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Dom Le Saux ou Swami Abhishiktananda, monachisme chrétien et renoncement hindou

par Soeur Samuel | Publié le 29 septembre 2003

C’est seulement dans l’expérience que l’on peut vraiment concilier hindouisme et christianisme. En témoigne la vie de Dom Le Saux, bénédictin venu se faire sannyasin en Inde, attiré par les hauteurs de l’Himalaya. Au cœur de son expérience se trouve la découverte de l’unité entre Advaita et Eucharistie, le « rite cosmique par excellence ».

« […] [Henri Le Saux] entre donc à l’Abbaye bénédictine sainte Anne de Kergonan en 1929. Il a 19 ans, et il va y rester dix neuf ans, jusqu’à son départ en Inde en 1948.

Dès 1934 (il a 24 ans) Henri Le Saux entend l’appel de l’Inde. C’est peut-être ce qui peut paraître étonnant, pour certains, en ce début du cheminement d’Henri Le Saux, puisque, moine bénédictin, le « voeu de stabilité » que les moines bénédictins et cisterciens professent, signifie, entre autres, que le moine s’engage à demeurer dans son monastère jusqu’à la mort. Nous pouvons penser que son appel de l’Inde est né à la suite de ses lectures et d’une intuition intérieure, sans nul doute. Nous savons aussi qu’un jour il est sidéré par un hymne de Grégoire de Nazianze (IV’ siècle) chanté à l’office: « Ô toi l’au-delà de tout.., quel langage pourra jamais te dire?… aucun mot ne t’exprime ». Quoiqu’il en soit, l’appel de l’Inde s’installe en lui; il faut préciser ici que ce désir d’Henri Le Saux n’est pas aussi original qu’on peut le penser.

Avant le cénobitisme (iv’ siècle), il y a ce que les historiens nomment un pré-monachisme des premiers siècles chrétiens où l’on rencontre, effectivement, des moines, des ascètes chrétiens itinérants, renonçants, semblables aux samnyasîs de l’Inde. Il y a, en effet, entre hindouisme et christianisme, dans leur origine, une phénoménologie semblable aux deux traditions, malgré les sources différentes. Les ressemblances dans les comportements extérieurs et l’attitude spirituelle du moine chrétien et du renonçant hindou sont réelles. Ainsi, la notion de rupture d’avec le milieu ambiant est une base essentielle de tout monachisme. C’est pour cette raison que nous pouvons parler d’une pratique commune au début du monachisme: l’itinérance.
[…]

En christianisme, nous voulons souligner ici l’importance du renoncement, de l’hésychia (solitude, recueillement), de l’anachorèse (le retrait au désert), de la xénitéia (l’exil volontaire). Ainsi, Henri le Saux s’inscrit bien dans la tradition chrétienne et monastique des origines par son appel de l’Inde et ce désir de partir, réalisant ainsi ce que l’on appelle une « stabilitas in peregrinadone », partant du fait que la véritable « stabilité » est d’abord intérieure, une stabilité dans le Christ Jésus, une force intérieure d’enracinement dans le Christ Seigneur. Pour saint Ephrem le Syrien, « est moine celui qui s’est fait une clôture intérieure », ainsi, Henri Le Saux… et, malgré l’étonnement et les questions de son entourage, sa décision va être entendue et acceptée. Mais de longues années vont passer (la guerre 1939-1945) et c’est en 1946, qu’à la suite d’une lecture d’un article sur l’Inde, il entre en contact avec le Père Monchanin qui, lui, se trouvait en Inde depuis 1939.

Dans son abbaye, Henri Le Saux ne perd pas son temps; il apprend l’anglais, commence à apprendre le tamoul, lit les Upanishads. Il est à souligner ici qu’il a cette intuition juste de la nécessité de la connaissance des langues et des Ecritures de l’autre culture, de l’autre tradition religieuse pour se préparer à rencontrer l’Inde (lui qui écrira plus tard : « c’est du sanskrit que doit naître la liturgie et la théologie chrétienne de l’Inde »). Cette attitude souligne aussi sa détermination, attitude qu’il gardera jusqu’à sa mort. Car Henri Le Saux allait de l’avant, envers et contre tout, et surtout contre les oppositions, les doutes, les mises en garde, les incompréhensions de son entourage.

Il part en Inde le 26 juillet 1948, il ne retournera jamais en France. 1948 est l’année de l’assassinat du Mahatma Gandhi. Cette année-là, donc, un homme de paix s’en va, un autre arrive! Echange étonnant: un hindou-chrétien aimant Jésus s’en va, un chrétien-hindou aimant l’Inde arrive… (c’est à dessein que j’emploie ces deux expressions, car aujourd’hui cela a un impact en théologie). Son arrivée en Inde est un choc de compréhension bouleversant tout son projet communautaire et toute sa façon de considérer sa mission. Il est saisi, fasciné. En 1950, avec le Père Monchanin, il va fonder l’ashram du Saccidananda dans le lieu qu’ils nomment Shantivanam.

Mais, Henri Le Saux veut entrer dans l’expérience qui est au coeur de la mystique hindoue, celle de l’advaita (la non dualité), à l’école des « renonçants » indiens.Il prend le nom de Abhishiktananda, « Félicité de l’Oint » (Swami Ahhish, Swamji pour ses amis…). Monchanin, lui, prend le nom de Paramarubyanandam (« celui qui met sa joie dans l’être sans forme »). Ils revêtent tous les deux le kavi, la robe safran du samnyasin hindou. […]

Deux convictions habitent Henri Le Saux dès ses débuts en Inde: d’une part, « le Dieu qui se révèle par divers chemins ne peut se contredire de l’un à l’autre » d’autre part, « l’Eglise ne pourra accomplir sa mission en Inde que si elle a rencontré l’Inde à ces mêmes profondeurs! car la grâce de l’Inde, c’est l’intériorité! »
[…]

Quand Le Saux rencontre l’hindouisme, il est habité par toute sa tradition monastique et donc par toute la tradition mystique chrétienne, nous l’avons déjà évoqué, et particulièrement la tradition apophatique et les mystiques rhénans. C’est le « n’être rien (nada) pour s’unir à Dieu qui est tout » de Jean de la Croix. Mais Maître Eckhart va plus loin « N’être Rien pour être Dieu qui est Rien », c’est ici un apophatisme radical qui fera dire à Vladimir Lossky que nous nous trouvons devant un « non-dualisme chrétien ». Henri Le Saux s’inscrit dans cette lignée. Pour lui, il s’agit de pénétrer dans l’expérience religieuse de l’Inde et de se laisser mener par cite un dialogue basé sur l’expérience personnelle. Pour le Congrès Monastique Asiatique de Bangalore en 1973, il écrira: « L’enseignement upanishadique de la non-dualité ne peut se transmettre qu’au sein de l’intimité de la relation guru-disciple, relation en quelque sorte déjà non-duelle, c’est-à–dire de caractère advaitique ». Il en conclut alors que le dialogue au niveau conceptuel, paroles, Ecritures, perpétue le dilemme. « Ni les discours théologiques, ni le dialogue au niveau des concepts ne permettent la vraie rencontre du christianisme et de l’hindouisme ». Il faut donc alors, pour Henri le Saux, se livrer pleinement au niveau expérientiel, prendre des risques, rencontrer l’autre au travers de son expérience spirituelle dans son propre fond à soi. Henri Le Saux n’emploie jamais le terme, mais il s’agit ici de dialogue intrareligieux.

Les conséquences pour lui sont le passage par l’expérience du feu: une véritable tragédie intérieure pour assumer une double expérience qui, au fond, se révèle unique, dans la fidélité inébranlable au Christ. Ainsi, cette étape va être, pour Henri Le Saux, un apprentissage lent et douloureux pour pouvoir répondre à a question « Qui suis-je ? Que suis–je? ». Nous savons que c’est la force de ce questionnement existentiel qui donne corps au dialogue des moines et en fait une voie de salut. Ainsi, le dialogue interreligieux rime avec conversion: c’est un lâcher prise, une mort, une purification, une transformation, une mise à mort des concepts et aussi, et surtout peut-être, du Dieu de notre imagination. Henri Le Saux va vivre cette tension qu’est la confrontation christianisme-vedânta.
[…]

Henri Le Saux, Swami Abhishiktananda, va vivre comme un samnyasin hindou selon deux conceptions de la vie monastique, la chrétienne et l’hindoue. Il écrira « Le samnyasin errant de l’Inde est bien proche en vérité de l’itinérant évangélique ». Pour Swami Ahhish, le chrétien doit essayer de « reconnaitre en soi, au plus profond de soi, à la fois cette expérience de la non dualité de l’être qui est le fond de l’expérience védantique et cette expérience de la divine filiation, de l’ineffable non-dualité du Père et du Fils, en l’unité de l’Esprit, qui est constitutif de l’expérience de la foi chrétienne ». Pour Swami Abhish, il s’agit de « combiner en soi-même les deux expériences » pour que de leur choc jaillisse une lumière profonde. C’est ce qui sera désormais la quête incessante de Swami Abhish: l’expérience d’advaita et son rapport avec l’expérience chrétienne, « plonger en soi, au plus profond de soi, oublier son propre moi, se perdre dans « l’Aham (Je) Divin » qui est à l’origine de mon être ».
[…]

Swami Abhish écrira: « l’advaita de l’être, sur lequel méditèrent tant, ici même, nos Rishi et nos Sages, c’est l’Eucharistie qui en est le signe le plus haut… pour pénétrer jusqu’à la source, ce fond le plus profond de la grotte mystique, la guha, dont parlent nos Upanishad; l’Eucharistie est le sacrement même de cette descente dans le fond, de cette remontée à la Source ». L’Eucharistie est le rite cosmique par excellence (ce que dit aussi Teilhard de Chardin). Ainsi Henri Le Saux pose la question « tant que l’homme n’est pas passé par l’expérience purifiante de la non-dualité de l’être, est–il réellement capable de dire Tu à Dieu? Son Tu à Dieu n’est-il pas alors encore trop sur le modèle du Tu que les hommes se disent entre eux, pour être pleinement un Tu de Vérité? ».
[…]”

Revue Française de Yoga, n°27, « Passeurs entre Inde et Europe », janvier 2003, pp. 127-138.

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