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Islam : sens et présence

par Tariq Ramadan | Publié le 30 août 2005

Deux significations indissolubles sont sous-jacentes au terme « islam », la soumission à Dieu et la paix intérieure. C’est cette alliance de sentiments et l’amour du bien que le fidèle doit atteindre. Face à la tentation du péché et au développement de l’ego source de violence, la voie de Dieu donne un sens à l’humanité.

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LE SENS DU MOT « ISLAM »

Le terme « islam » vient de la racine arabe « salama » qui comporte deux orientations importantes. La première est l’acte de soumission, c’est-à-dire la reconnaissance par la conscience de l’homme d’un Être au-delà de tous les êtres, d’un Créateur, Un et Unique, auquel la conscience reconnaît la préséance sur toutes choses. Il est un, il n’y a pas d’autre Dieu que Lui. Il est au-delà de tout ce que l’on peut imaginer.

La seconde orientation de ce terme sur laquelle on n’insiste pas suffisamment est la dimension de l’accession à la paix que l’on perçoit dans le mot « salama », « salima ». Par exemple, dans la tradition musulmane, il y a l’idée de se prémunir, de se protéger ou de mettre un terme à tout ce qui peut nous perturber afin d’accéder au stade de la paix intérieure.

Ces deux orientations sont intrinsèquement liées et définissent justement et pleinement le terme islam. L’une accompagne l’autre, elles se complètent et fondent l’homme dans sa dimension essentielle, celui d’être de coeur, d’intimité. La reconnaissance de Dieu par l’homme lui procure la paix intérieure. Il y a bien cette idée de la relation à la transcendance, qui en plongeant l’homme dans l’état de vie intime lui procure immédiatement la paix intérieure.

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LE SENS DE LA VIE EN ISLAM

Après avoir abordé la conception de l’homme, nous sommes en droit de nous demander où se situe donc le défi pour l’être humain, et de chercher à découvrir où se situe le sens de son épreuve. Une formulation coranique dit: « Nous avons créé la mort et la vie pour vous mettre à l’épreuve et savoir lesquels d’entre vous agissaient le mieux ». Dans le coeur de chaque être humain, coexistent à la fois ce souffle originel et l’amour du bien. Comment cela se manifeste-t-il ? Dans le verset 7 de la sourate « Les appartements », sourate très importante dans la tradition musulmane, il est dit: « Mais Dieu vous a fait aimer la foi et Il l’a embellie en vos coeurs. » Tous les êtres, dans cette dimension de foi, de présence avec l’intimité et le Créateur, sentent ce souffle dans lequel ils trouvent la paix. Les commentateurs et les exégètes vont mettre en évidence qu’il y a en l’être humain, quand il dit la vérité et qu’il est sincère, un état de paix intérieure qu’il ressent avec profondeur et sérénité. Dieu a fait aimer cet état au coeur de l’homme, ce sentiment qu’il est en paix avec lui-même quand il sait vivre dans la transparence de son coeur, de son âme et de ses actes. Dieu a insufflé en l’homme l’attirance, l’amour et la recherche de cet état.

Le péché, quant à lui, se définit comme une perturbation, une entrave à cette paix. Dans la tradition prophétique, un homme est venu questionner le Prophète Muhammad sur la définition du péché, et ce dernier de répondre : « C’est ce qui est dans ton coeur, qui l’agite et que tu n’aimerais pas que les hommes connaissent ». Chacun d’entre nous porte en son être des secrets, des choses dont il n’est pas fier et qu’il voudrait cacher, des choses qui l’agitent et le mettent mal à l’aise même dans son intimité. Car il sait, consciemment ou inconsciemment, que ce qu’il a fait n’est pas en accord avec l’intimité de son être, qu’il est entré par cet acte en contradiction avec sa fitra, sa nature humaine originelle.

L’homme est façonné par cette recherche innée de l’amour et de la paix mais, parallèlement, il subit aussi des tiraillements, ou ce qu’on pourrait appeler de mauvais penchants. Cela ne veut pas dire que l’homme soit pécheur par nature dans la tradition musulmane, mais il subsiste l’idée d’entamer une lutte sur soi, un effort, contre la victoire du péché. L’être humain en islam n’est ni foncièrement bon, ni totalement mauvais ; il a des potentialités à faire le bien comme à faire le mal. Son coeur contient la graine de la qualité en même temps que le défaut qui l’accompagne. Tout doit se faire dans la gestion de ce que contient le coeur et dans la recherche de l’équilibre afin de se retrouver en paix. Dieu donne un exemple significatif dans le Coran lorsqu’il parle de la gestion de l’argent en disant: « Lorsque vous donnez n’ouvrez pas trop votre main et ne la fermez pas trop ». Il faut donc savoir trouver la juste mesure dans la gestion de la qualité que Dieu nous a insufflée afin de ne pas se négliger tout en sachant rester généreux et savoir faire profiter autrui de notre bien.

Il en est de même avec la notion de l’ego. Nous sommes parfois au centre de nous-mêmes et avons tendance à être égoïstes. L’ego, le «je » peut prendre alors une place prépondérante. Quand cet ego se manifeste trop largement, il se traduit par une dimension d’orgueil, de vanité comme il peut s’exprimer par la cupidité, l’amour de l’avoir avec aussi quelquefois une part de violence. Nous ne sommes pas naturellement non-violents et toute personne qui a eu ou qui a accompagné des enfants le sait. Aujourd’hui toute une réflexion se développe autour de la non-violence qui parfois nous fait regarder des enfants comme s’ils étaient anormaux. La normalité de l’être est souvent la violence mais l’intimité de la conscience se fait dans la maîtrise de cette violence et dans son dépassement. L’épreuve de l’homme se situe dans ce combat, dans ce tiraillement entre l’amour de la transparence et ces mauvais penchants comme la tentation de la violence, de la cupidité, de l’amour du moi qui peut aller jusqu’à l’hypertrophie. Ce moi, s’il n’est pas contrôlé, peut prendre toute la place et ne plus savoir faire de relation d’humilité à son être naturel qui reconnaît Dieu. Dans ce sens, cette vanité et cet orgueil nient Dieu car ils écartent le Créateur pour donner toute la place à l’ego. L’être humain balance donc constamment entre ces deux postulations pour reprendre la formule baudelairienne : rester en phase avec soi-même dans le respect de la Création ou répondre aux tentations qui bouleversent l’équilibre de l’être. Entre ces deux postulations, le tiraillement d’un côté, l’idéal de l’autre, nous avons un choix à faire. Ce choix confère la dignité et il est l’épreuve et le sens de l’homme.

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Revue Française de Yoga, n° 23, « Le sens de la vie », janvier 2001, pp. 83-108

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