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Quelques aspects du symbolisme de l’axe vertical

par Jean Marchal | Publié le 31 août 2005

L’homme constitue par l’intermédiaire de son corps et de sa conscience une représentation de l’axe qui relie le monde humain au monde des dieux. De même, l’échelle de Jacob illustre les états de conscience successifs qui mènent à la présence divine, symbolique reprise par l’architecture gothique.

L’AXE VERTICAL, IMAGE UNIVERSELLE

Dans la symbolique universelle, la ligne verticale est l’image la plus simple de la relation de la terre au ciel, autrement dit du monde matériel au monde divin. Cette relation trouve son support le plus accompli chez l’être humain qui par sa nature participe à la fois de la terre et du ciel: de la terre par son corps fait de matière (annamaya kosha en langage védantique) et du ciel par sa conscience, reflet de la béatitude divine (anandamaya kosha).

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La signification de cette image archétypique de « l’axe du monde » s’éclaire si l’on accepte l’idée selon laquelle le monde où nous vivons, que nous percevons par nos cinq sens avec son espace à trois dimensions, n’est qu’un univers parmi une infinité d’autres qui constituent l’ensemble de la manifestation universelle. Ceux-ci sont totalement inaccessibles à notre entendement, mais l’échelle de Jacob décrite dans la Genèse (XXVIII, 11 à 19) en constitue un symbole très évocateur. Rappelons-en la substance; Jacob allongé sur le sol rêve: « Voici qu’une échelle était plantée en terre et que son sommet atteignait le ciel, et des anges de Dieu y montaient et descendaient. » Et Yahvé lui dit: « La terre sur laquelle tu es couché, je te la donne à toi et à ta descendance qui deviendra nombreuse comme la poussière du sol. » A la suite de ce rêve, Jacob prend une pierre, la dresse comme une colonne verticale et la consacre: « Et cette pierre dressée comme une colonne sera la maison de Dieu. »

Dans ce récit, on perçoit bien la relation qui s’établit entre verticalité et sentiment intense de la présence divine, le « Numen ». A ce sujet René Guénon écrit dans son livre Le roi du monde au chapitre 9 : « Il est très probable que chez les peuples celtiques certains menhirs avaient cette signification; et les oracles étaient rendus auprès de ces pierres comme à Delphes, ce qui s’explique aisément dès lors qu’elles étaient considérées comme la demeure de la divinité. » A la lumière du texte de la Genèse, nous pouvons comprendre comment ce symbole de l’échelle de Jacob dressée verticalement et parcourue dans les deux sens par les anges réalise une représentation symbolique de « l’Axis Mundi » ou axe traversant tous les mondes. En effet, Jacob couché horizontalement sur la terre occupe un plan, un degré de la manifestation universelle dont les barreaux de l’échelle symbolisent les autres degrés parcourus par les énergies divines figurées par les anges, et qui sont innombrables.

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L’image de l’ascension vers les états supérieurs de l’être en parcourant l’axe du monde a son équivalent dans celle de la chaîne des mondes: comme un collier dont le fil représente l’axe qui traverse tous les mondes symbolisés par les perles du collier; ce fil, sûtrâtma, c’est Âtma qui pénètre et relie entre eux tous les mondes: « Sur moi toutes choses sont enfilées comme un rang de perles sur un fil » (Bhagavad Gîtâ, VII, 7).

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La verticalité dans l’architecture

Quittons maintenant le domaine de la nature et interrogeons celui de la culture. L’art religieux traditionnel s’est appliqué à évoquer l’élan vertical dans des formes peintes, sculptées et surtout dans les architectures sacrées des temples. Chez les peuples primitifs nomades, le besoin ne se faisait pas sentir de construire des édifices sacrés puisque la nature était pour eux le lieu omniprésent de la rencontre avec le divin. L’arbre et la montagne avec leur élan ascendant symbolisaient à eux seuls l’aspiration de l’âme à retrouver sa dimension céleste. Quand se développèrent les civilisations urbaines sédentaires, apparut le besoin de construire dans la cité des édifices plus particulièrement dédiés à la rencontre du divin. Parmi ceux-ci, l’un des plus anciens et universellement répandus fut conçu selon le modèle pyramidal. On trouve la pyramide aussi bien en Egypte qu’en Orient bouddhiste (Borobudur par exemple) ou chez les peuples d’Amérique centrale comme les Aztèques ou les Mayas. Elle naît de la terre sur laquelle repose sa large base carrée et élève par étages sa pointe vers le ciel comme la réalité ultime transcendant toutes les apparences du monde sensible. Ainsi de la base au sommet « tout ce qui monte converge » selon la célèbre phrase de Teilhard de Chardin. Le dynamisme vertical qui anime ces architectures sacrées nous fait passer d’une base plus ou moins étendue à un sommet sans étendue au-delà duquel il n’y a plus que le ciel.

Dans les mosquées de l’islam, ce sont les minarets qui orientent verticalement le regard du fidèle et c’est de leur hauteur que résonne l’appel à la prière.

En Occident chrétien médiéval, le style des églises a évolué à travers deux stades principaux avant l’effondrement de cette civilisation traditionnelle sous la poussée d’un psychisme collectif devenu exclusivement rationnel. L’élan vertical – ou, pour parler comme l’Inde, sattva – fut alors étouffé par rajas et tamas, l’humanisme ayant exclu rapidement le théocentrisme médiéval.

Dès le premier stade, dit « roman », qui s’épanouit du IXe au XIIe siècle, la recherche de l’élan vertical se fait sentir dans quelques grands édifices, à Cluny ou Paray-le-Monial par exemple. Mais l’organisation de l’espace des églises romanes et les contraintes du poids des lourdes voûtes de pierre font que la statique l’emporte sur la dynamique, la pénombre sur la lumière et l’intériorité silencieuse sur le besoin d’élan vers le ciel. Ce besoin devenu plus intense au XIIe siècle va être à l’origine de la naissance d’un nouveau style architectural, le gothique, caractérisant le second stade où il va rapidement supplanter le style roman et s’imposer pour environ trois siècles.

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Cet élan « sattvique » ainsi incarné dans la pierre évoque la liberté donnée aux aspirations à une conscience « céleste » qui peut s’épanouir à l’infini comme un ciel sans nuages. Il délivre au regard contemplatif une « influence spirituelle » stimulant notre conscience endormie et réveille le sentiment de la présence divine au-delà du temps et de l’espace transfigurés. Cet ordre savant mis au service de l’élan céleste de l’âme, régi par la science traditionnelle du sens spirituel des nombres et des formes géométriques, révèle à nos yeux l’ordre invisible sous-jacent aux apparences extérieures de l’univers. Ce n’est pas le cas de la caricature que réalisent à notre époque les gigantesques tours qui se multiplient dans les mégapoles modernes des États-Unis à la Chine: vaste renouvellement en langage actuel de la tour de Babel élevée par des ignorants se prenant pour des dieux.

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Revue Française de Yoga, n° 32, « Être debout, marcher », pp. 125-147

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