Le Monde du Yoga

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La violence. Le jihâd du cœur et de la résistance

par Tariq Ramadan | Publié le 17 août 2005

Loin des préjugés, il s’agit de revenir sur le sens originel du mot jihâd. Il est l’expression individuelle d’une foi qui passe par la gestion des tensions intérieures, mais aussi une lutte contre l’injustice ; il s’agit alors d’un jihâd « social », cheminement vers la non-violence.

(…)

Le monde de l’islam, dernièrement habité par la gangrène du jihâd, fait peur et terrorise les intelligences.

Parler de la violence, c’est donc parler du jihâd et il paraît de première importance de définir et de circonscrire les diverses facettes de ce concept. Comment en effet l’une des notions les plus fondamentales de l’islam en est-elle venue à exprimer l’une de ses caractéristiques les plus sombres ? Comment un concept fort de la plus intense des spiritualités est-il devenu le symbole le plus négatif de l’expression religieuse ? La lecture des événements de l’histoire récente ont leur part de responsabilité certes, mais la distorsion remonte à une date avancée du Moyen Age. La compréhension d’un certain nombre de notions islamiques s’est bornée, très tôt, à l’exercice de la pure comparaison : il y a eu les croisades, il y a eu l’expansion musulmane; il y a eu les saintes croisades, il y a donc eu « les guerres saintes », le fameux jihâd. Et si l’Occident a heureusement dépassé le stade primitif de la guerre religieuse, de la croisade, le spectateur est bien forcé de constater que le monde musulman est bien en retard aujourd’hui puisque partout l’on voit des groupes, des mouvements, des partis et des gouvernements en appeler au jihâd, à la lutte armée, à la violence politique. L’arsenal symbolique paraît moyenâgeux et obscurantiste, à tout le moins. L’islam évoluera-t-il?

La question paraît légitime, son expression relève pourtant d’un autre malentendu dont on peut douter qu’il ne soit pas volontairement entretenu aujourd’hui. Il faut revenir à la source de cette notion et chercher à mieux comprendre sa portée spirituelle et dynamique. Le jihâd, c’est l’expression la plus réalisée d’une foi qui cherche à exprimer l’équilibre et l’harmonie: il nous faut d’abord dire un mot de sa portée individuelle avant de considérer sa dimension littéralement « inter-nationale »

LA PAIX DU COEUR

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Réformer l’espace de son intériorité, apaiser son coeur au chevet de la reconnaissance du Créateur et dans la densité d’une action humaine et généreuse, aimer dans la transparence et vivre dans la lumière, tel est le sens de la spiritualité islamique. Elle rejoint l’horizon de toutes les spiritualités qui exigent de l’homme de se doter d’une force d’être plutôt que de subir l’acharnement despotique d’une vie réduite aux seuls instincts. Cette tension vers la maîtrise de soi se traduit en arabe par le mot « jihâd »… comprendre cette dimension est l’étape obligée d’une discussion plus large sur le sens du conflit armé qu’elle peut recouvrir. Ce qu’il faut retenir, au premier chef, sur le plan individuel comme sur le plan inter-national, c’est que Dieu a voulu la tension et qu’il a fait de sa gestion l’une des conditions d’accès à la foi et à l’humanité. Il s’agit de « se faire violence », quant à nos inclinations les plus négatives ou bestiales, pour accéder à la dignité de la maîtrise:

« Le Prophète demanda un jour: « Qui est donc le plus fort parmi vous ?  » – Les compagnons répondirent:' »Celui qui terrasse son ennemi » et le Prophète de répondre : « Non, le plus fort est celui qui maîtrise sa colère » ».

LA RÉALITÉ DES CONFLITS

(…)

Tout, dans le message de l’islam, appelle à la paix et à la coexistence entre les hommes et les nations. En toutes circonstances, il faudra préférer le dialogue au silence et la paix à la guerre. A l’exception d’une seule situation qui fait de la lutte un devoir et de l’opposition un témoignage de fidélité au sens de la foi: le jihâd est l’expression du refus de toute injustice et la nécessaire affirmation de l’équilibre et de l’harmonie dans l’équité.

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UN JIHAD SOCIAL

(….)

I1 s’agit d’une guerre. Nous sommes en guerre. C’est bien le sens de la formulation de l’abbé Pierre quand il affirme avec force « Je suis en guerre contre la misère » ou encore du professeur Albert Jacquard et de Monseigneur Jacques Gaillot quand « ils partent en guerre » pour loger les sans-abris. Le Pape, dans son Encyclique sociale Centesimus Annus, appelle à une mobilisation générale contre la pauvreté et les déséquilibres dans la répartition des richesses et il affirme qu’il est du devoir du chrétien d’agir en ce sens. Le jihâd des musulmans participe de cet engagement en Occident bien sûr, mais également dans tous les pays du Sud. Pleinement, dans le sens des communautés de base sud-américaines, avec l’expression de la théologie de la libération, avec les forces populaires ou syndicales au Proche-Orient ou en Asie, où il se marie avec le message des spiritualités orientales les plus exigeantes et les plus dignes. L’avenir du dialogue inter-religieux trouvera sans doute sa pleine réalisation dans ce type de stratégies et d’actions concertées et concrètes. Promouvoir « une violence légitime » qui, de l’intimité à la gestion des conflits, et jusqu’à la promotion d’un engagement contre nos dérives sectaires, agressives et égoïstes, nous rappellent que la dignité et le respect ne sont pas des vues de l’esprit auxquelles on adhère par simple bonté d’âme, mais bien plutôt des idéaux qui doivent convoquer toutes nos énergies, intimes et collectives, dans la redécouverte du « sens de l’effort » et de « l’impératif de résistance ». Point de paix sans effort, sans exigence, sans résistance. Les êtres humains nous le rappellent si souvent… notre coeur nous le dit tellement. La non-violence n’est pas un état mais un cheminement: en société elle requiert une profonde éducation ; seul, une initiation.

Revue Française de Yoga, n° 21, « La non-violence ? des images idéales à l’épreuve du réel », janvier 2000, pp. 85-95

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