Le Monde du Yoga

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Et tu vivais dans l’impatience

par Marie-Christine Leccia | Publié le 19 août 2005

Le cheminement de la conscience vers l’Un, trame de toute la spiritualité indienne, peut prendre appui sur la pratique du hatha-yoga. La mise à distance des fluctuations du mental s’effectue alors au moyen d’un renouveau du dialogue entre le corps et l’esprit, à la faveur d’une nouvelle expérience du monde.

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LE YOGA, CHEMIN D’HUMANISATION, VOIE D’AUTONOMIE

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Vivre le temps présent exige l’arrêt de toutes les fluctuations mentales. C’est alors que nous pouvons percevoir une réalité qui ne soit plus voilée par l’activité psychique. Ces instants de suspension ne confrontent pas au néant. La conscience profonde, d’habitude captive des sens, alors déliée des sollicitations extérieures et intérieures, peut s’observer elle-même dans sa nature première faite de « vérité-conscience-félicité », état dans lequel ni fragmentation ni mouvement n’existent plus. C’est le retour à l’Un, à l’Unité perdue qui sera toute la quête de la spiritualité de l’Inde. Ce retour ne peut s’opérer que parce qu’il y a eu distance, dé-fusionnement, l’état fusionnel originel ne permettant pas l’expérience consciente de cette situation. L’incarnation trouve alors, sinon sa nécessité et sa justification, tout au moins une fonction : nous mettre à l’épreuve du manque pour que nous nous réorientions consciemment vers l’expérience unitive, citée aussi comme Ultime Réalité.

Nous avons vu que le yoga, uniforme dans sa vision du monde, est multiple dans sa pédagogie. Si le hatha-yoga reprend à son compte la plupart des principes et des exigences comportementales du yoga, les « stratégies » (sâdhana) qu’il utilise ne suivent pas la même chronologie. L’expérience va débuter en prenant appui sur le corps. La non-violence, ainsi que toutes les attitudes envers soi et les autres (yama et niyama) ne sont plus posées ici comme des préalables mais vont s’acquérir par la pratique. Ce commencement semble donc facile, à « portée de main », concret et familier. Et d’autant plus quand nous vivons de l’illusion que le corps appartient à l’ordre strictement privé et qu’il est le dernier rempart de notre liberté : il devient alors cuirasse et forteresse.

La « facilité » du hatha-yoga n’est qu’apparente car il n’y pas de dissociation entre le corps et l’esprit. Ils se subordonnent l’un à l’autre et sont toujours solidaires. Dans le travail postural, il n’y aura jamais de mise à l’écart de l’un au profit de l’autre. Il ne s’agit ni de se débarrasser d’un véhicule encombrant, ni de faire taire sa part intérieure, mais de modifier un mode de relation. Nous réduisons habituellement notre corps à des fonctions, voire à des automatismes qui doivent permettre la satisfaction de nos désirs et de nos besoins. Les réponses réflexes, indispensables face aux dangers et aux agressions extérieures, appliquées de façon constante et transformées en comportements, excluent les interventions mentales conscientes et placent le corps et l’être tout entier dans un état permanent de tension réduit au seul langage de la souffrance et de la violence, créant ainsi un pont du somatique vers le psychique et inversement.

La discipline corporelle (âsana) du hatha-yoga sera aussi une discipline du souffle (prânâyâma) et de l’esprit (dhârana). Le corps ne sera pas vécu comme objet de dépréciation ou d’aliénation, d’exaltation ou de jouissance. Ce qui, en situation ordinaire, est éprouvé comme frein et limite va devenir instrument d’émancipation. Ce vers quoi nous font tendre tous les exercices est l’arrêt, la suspension. Les postures immobiliseront le corps, le contrôle de la respiration immobilisera le souffle (kumbakha), la concentration mettra un terme aux constructions mentales. Cette immobilité va générer des temps, des espaces de désengagement, de retrait, de silence qui permettront d’atteindre cet état de témoin, d’observateur, en dehors duquel aucune connaissance n’est possible. C’est la même nécessité que retrouve Merleau-Ponty dans l’exercice d’une perception consciente du monde: « Ainsi, c’est en renonçant à une partie de sa spontanéité, en s’engageant dans le monde par des organes stables et des circuits préétablis que l’homme peut acquérir l’espace mental et pratique qui le dégagera en principe de son milieu et le lui fera voir ». Nous ne pouvons trouver notre autonomie que grâce à une mise à distance du sujet que nous sommes par rapport à l’objet de notre perception, sous peine de rester prisonnier d’une relation d’identification. Il s’agit donc d’une réorientation radicale de la perception, de la conscience et d’une reconstruction de la personnalité.

(…)

LE SOUCI DU MONDE

Notre propos n’était pas de cerner le problème de la violence dans le seul cadre du yoga, mais plutôt de voir comment le yoga peut permettre de reposer aujourd’hui les questions fondamentales. Si bien des textes que nous avons cités ont été choisis dans l’Occident d’aujourd’hui, c’est aussi pour montrer qu’au-delà de la contingence historique, certaines interrogations sont de l’ordre de l’universel et s’enrichissent d’être délibérément placées dans cette dimension:

« … et tu vivais dans l’impatience
car tu savais : ce n’est pas tout.
Vivre n’est qu’un fragment… de quoi ?
Vivre n’est qu’un écho… de quoi?
Vivre n’a de sens qu’en liaison
avec les nombreuses orbes de l’espace
s’élargissant à l’Infini, –
Vivre n’est que le songe d’un songe,
mais veiller : c’est être autre part ».

R. M. Rilke. Requiem. Cité dans Sylvie GERMAIN, op cit. p 25.

Reste que tout ce que nous pouvons entendre, lire, écrire et penser appartient au domaine de la conceptualisation que seule l’expérience, qui nous confronte à l’événement, peut valider. Si la prise de conscience et les questions sont les instruments premiers et indispensables du retournement intérieur, la résolution des questions ne peut être de l’ordre de la spéculation et du seul réaménagement intellectuel parce que, quand le questionnement se pousse courageusement, vient ce moment de l’acceptation des limites que l’intelligence discursive se pose à elle-même. Celle-ci « n’a rien à trouver, elle a à déblayer » (Simone Weil. La pesanteur et la grâce. Presse-pocket Agora. 1988, p. 21.). L’intuition d’un au-delà des choses visibles qui reste muet et impalpable à l’oeil de chair est faiblesse quand elle s’étouffe de croyances : il faut « écarter les croyances combleuses de vides, adoucisseuses des amertumes. Celle à l’immortalité. Celle à l’utilité des péchés : etiam peccata. Celle à l’ordre providentiel des événements – bref, les « consolations » qu’on cherche ordinairement dans la religion » (Simone Weil. op. cit. p. 22.). Elle est force au contraire, quand dans le silence persévérant, une invisible présence se dévoile qui n’a ni Visage, ni Nom. Le hatha yoga va permettre à ce silence de s’instaurer. En ce sens, il s’évince comme religion, croyance, philosophie pour s’ériger en expérience: « Le monde est un texte à plusieurs significations, et l’on passe d’une signification à une autre par un travail. Un travail où le corps a toujours part, comme lorsqu’on apprend l’alphabet d’une langue étrangère : cet alphabet doit rentrer dans la main à force de tracer les lettres. En dehors de cela, tout changement dans la manière de penser est illusoire » (Simone Weil, op.cit. p. 149).

Revue Française de Yoga, n° 21, « La non-violence ? des images idéales à l’épreuve du réel », janvier 2000, pp. 163-180

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