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L’Esprit dans une tradition non théologique : la présence de l’absence dans la pensée chinoise

par Jean-Marc Kespi | Publié le 14 mai 2004

Grâce au symbole, la pensée chinoise instaure une verticalité de la vie et des vivants, en reliant les êtres humains à l’invisible, à l’ « Unité suprême » qui les fonde. Le recours au symbole, médiation entre le visible et l’invisible, permet ainsi, sans même postuler l’existence d’un Dieu, de décréter que la vie est sacrée.

 » […]

LA PRESENCE DE L’ABSENCE

Dans ce contexte, aucun idéogramme ne signifie réellement et pleinement « esprit ». Mais certaines notions peuvent l’évoquer, en particulier, Shen, intraduisible, Xu, vide, vacuité, et Wuwei, non agir.

Shen, intraduisible, « principe vital supérieur, prodigieux, merveilleux », vibration primordiale, est à l’origine de la vie ; il irrigue toutes les régions de l’espace et du corps. Il n’est pas de lieu où Shen n’aille; ce lieu ne serait pas vivant. Le Shen universel se reflète sur le miroir du coeur de chaque être et irradie toutes nos cellules : il devient alors, de notre « sortie dans la vie à notre entrée dans la mort », notre Shen. Nous le rendrons à l’universel, lors de notre retour. Étymologiquement, on retrouve dans ce caractère « le soleil, la lune et les étoiles qui révèlent aux hommes les choses transcendantes ».

Xu, vide, vacuité, n’est pas néant, manque, absence, rien ou privation. Il est une disponibilité, un silence qui permet la plénitude. Il en est le garant et la condition. D’ailleurs le caractère qui lui est couplé est Shu, plein, complet, parfait, fructification. Xu, comme le soulignent les chapitres 4 et 11 du Daodejing, est le garant de la vie, de la circulation et de la transformation des Souffles, des échanges du Yin et du Yang « qui sont à l’origine de l’actualisation de la réalité tout entière ». Le Vide est la condition d’une relation humaine, y compris thérapeutique, à l’image du tempo. Le tempo juste, disait maître Celibidache, est celui qui instaure entre deux notes un intervalle, un vide suffisant pour qu’elles puissent s’exprimer pleinement, sans fusion-confusion mais qui, parce qu’il n’est pas trop grand, permet aussi qu’elles restent en relation. Le Vide, lié au Coeur, est de l’ordre de l’empereur, du roi, dans l’empire du milieu et en nous.

Wuwei, « non agir », ne dit pas de ne pas agir; il prescrit de ne pas vouloir imposer sa volonté propre, de suivre, dans la vacuité, le cours naturel des choses, de cesser d’empêcher, par ses désirs et vouloirs, que ce qui demande à émerger spontanément puisse le faire. À l’image du tailleur de jade qui pressent le parcours de la veine et donc de la forme contenue dans le bloc de jade au lieu d’imposer une forme par lui décidée. « David était contenu dans le marbre » disait Michel-Ange. « Il n’y a pas une note que je n’ai été obligé d’écrire » commentait Wagner à propos de son Ring. Être attentif à ce qui « spontanément et naturellement » demande à être dans tel lieu, telle circonstance, à tel moment, avant de décider et d’agir.

Incontestablement, dans cette tradition, sans qu’il soit nommément question d’esprit, Shen, Xu, Wuwei réfèrent à « plus grand que nous ».

COMMENT ALORS CONCLURE?

Le mieux est peut-être de conclure en citant une réponse de Monsieur Léon Vandermeersch: «La Chine a apparemment évacué toute notion de transcendance pour la réintégrer au coeur de chaque être.» […]  »

Revue Française de Yoga, n°29, « De la relation corps-esprit », janvier 2004, pp. 105-108

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