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« Sortir dans la vie, entrer dans la mort »

par Jean-Marc Kespi | Publié le 16 juillet 2004

Bien entrer dans la mort constitue le but de l’alchimie taoïste. L’homme se prépare à ce passage en réalisant une synthèse harmonieuse de l’ensemble des éléments qui le constituent. Ainsi, sur le chemin du retour, l’homme doit opérer un processus de purification, en effectuant des transmutations jusqu’à aboutir au vide, qui est plénitude.

 » «Sortir dans la vie, entrer dans la mort»

Cette phrase traditionnelle chinoise nous prend à contre-pied : nous dirions « entrer dans la vie, sortir dans la mort ». Pour les Chinois, c’est le contraire. Un voyage à travers quelques mécanismes de la médecine chinoise nous montrera comment nous « sortons dans la vie » et « entrons dans la mort », et ce que peut apporter à des Occidentaux du XXème siècle cette vision traditionnelle « sortir dans la vie, entrer dans la mort ». « Faire retour » revient ici comme un leitmotiv: passer du « sans-forme » à l’« ayant-forme » et revenir de l’« ayant-forme » au « sans-forme ». Passer de l’indistinct, du chaos, de l’indifférencié à l’être distinct, différencié qu’est chacun d’entre nous et « faire retour » ensuite à l’indistinct et à l’indifférencié. Passer du « sans-nom » à l’ « ayant-nom », et « faire retour » de l’ « ayant-nom » au « sans-nom ».

Il n’existe pas ici de rupture, de césure ou de discontinuité entre le créateur et ses créatures. Le péché originel ainsi que le paradis perdu n’existent pas; personne n’est à sauver. Il y a un passage progressif du « un » vers le « multiple » et un retour progressif du « multiple » vers le « un » dans une continuité.

Mais il faut bien comprendre que deux réalités sont en nous. A la fois quelqu’un en nous a été créé, est autre que l’un, a vécu un péché originel, a perdu le paradis et doit le retrouver; et quelqu’un en nous est en continuité avec cette Unité primordiale dont il est l’émanation et la manifestation.

Ce voyage d’« aller et retour », je vous propose de l’évoquer à travers deux mécanismes de la médecine chinoise, « opératifs » les uns à la conception, les autres à la naissance. Tous sont en fonction au moment du retour, c’est-à-dire à la mort. Ce sont shen, qi, jing et po.

[…]

Une autre richesse de la médecine chinoise est la manière dont sont appréhendés les organes et les entrailles. Au huitième chapitre du Suwen (livre canonique de la médecine chinoise), on dit que l’homme est administré comme l’empire. Au centre, est l’empereur; autour, ses ministres. Au centre de chacun d’entre nous, il est un maître intérieur, un miroir du shen; l’empire reflète ce qu’est l’empereur. Si l’empereur est paisible, immobile, transparent, l’empire sera florissant et en paix. Si l’Empereur est agité, l’empire sera pollué, les récoltes mauvaises, il y aura des guerres.

Les ministres qui l’assistent sont les cinq zang, les organes, et ceux qui administrent le territoire (notre corps) sont nos entrailles. Ici, le coeur est dédoublé entre un « coeur-empereur », qui est, et « ce par quoi le coeur commande », envoyant des émissaires et recevant des ambassadeurs. Le Premier ministre est le poumon qui établit un va-et-vient entre l’empereur et ses sujets : la raison d’être fondamentale de la respiration est ici de créer ce va-et-vient entre l’empereur et l’empire. L’empereur est fils du ciel, ciel cosmologique; par lui transite la règle; par lui ses sujets sont en contact avec l’ordre du vivant dont il est le médiateur. En sens inverse, l’empereur est tenu au courant de l’état dans lequel sont ses sujets. Respirer, c’est donc faire en sorte que l’ordre de l’empereur aille gagner chacune de nos cellules et que celui-ci connaisse l’état de chacun de ses sujets.

Le foie, aux côtés des poumons, est le « général des armées » chargé de la garde de l’empire et de l’empereur. C’est celui qui voit tellement loin, qui dispose si bien ses troupes, avec une telle précision, avec une telle tactique que l’ennemi ne peut livre bataille, car il est certain de perdre la guerre. Le vrai géneral ne livre pas bataille. Il est à la droite de l’empereur. En second rang il y a les généraux qui livrent bataille et gagnent la guerre. Ils se situent à gauche de l’empereur. Le foie « aplanit et régule tout circule alors avec souplesse, aisance; les échanges se font aisément au niveau du corps, de l’âme, du sentiment, des émotions. 1

La rate est le ministre des greniers. Le rein est la création, la racine, le fondement, l’assise sur laquelle on s’appuie, cet instinct de survie qui donne la force. Les entrailles, vésicule biliaire estomac, etc., assurent la gestion du territoire de notre corps

La vésicule biliaire est au centre du territoire. Elle est « le juge qui décide et qui condamne dans la rectitude médiane » au printemps. Son rôle est d’être dans le juste, le médian, et d’inspirer toutes les décisions. L’estomac reçoit, spécifie, fait que les aliments deviennent nos aliments, que l’air inspiré devienne notre air inspiré. L’intestin grêle fait fructifier, transporte les aliments et fertilise le territoire. Le gros intestin reçoit toutes les informations, les achemine et les coordonne. La vessie délimite le territoire et trace les canaux.

Pour un médecin, cette grille de lecture correspond à une réalité très intéressante, qui se superpose à ses autres grilles de lecture.

[…] »

Les chemins du corps
pp. 176-184

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