Le Monde du Yoga

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Inconscient et conscience

par Pr. Alfred Tomatis | Publié le 31 août 2005

Même s’il dépasse parfois les limites du pensable, l’inconscient doit être appréhendé. Il est dans l’intérêt de l’homme de savoir le décrypter. La théorie freudienne a fait découler de cette notion les bases de la psychanalyse, laissant cependant lancinante la question de ses rapports avec la conscience.

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LE CONCEPT D’INCONSCIENT

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Il ne semble pas exagéré d’assurer que l’inconscient existe de toute éternité. Il paraît être à la fois la totalité du visible et de l’invisible. Il dépasse le pensable. Et la possibilité que nous avons d’en appréhender quelques parcelles répond, en fait, aux quelques octaves de pensée qui nous sont accordées.

L’inconscient n’est pas cependant ce qui par nature ne peut se définir, ainsi qu’il m’a été donné de l’entendre dire par certains psychanalystes arrivés au stade ultime réservé à la caste de ceux qui ont le droit exclusif de s’enfoncer inconditionnellement dans les arcanes de l’âme humaine. Si complexe qu’il soit, l’inconscient n’est pas aussi difficile à découvrir qu’on voudrait le prétendre . Il est même ce qu’il y a lieu de décrypter durant le cursus humain, toute aventure existentielle n’étant et ne devant être justifiée que par cette démarche.

C’est à Freud, sans aucun doute, que l’on doit d’avoir mis, de façon magistrale, l’accent sur cette dimension. Il parvint, après ses contacts avec Charcot, Bernheim et Brener, à mettre en évidence le fait que la verbalisation d’un trouble permettait de débloquer le symptôme. Avec une particulière perspicacité, il sut tirer de cette approche toute la théorie psychanalytique. Je dirai volontiers qu’il sut faire de cette conception mouvante, un ensemble qui, par lui remanié, perfectionné, bâti intelligemment au jour le jour dans une perspective analytico-synthétique approfondie, rappelle ce que tout israélite vit depuis quelques millénaires. Car la culture juive est celle qui baigne depuis des temps immémoriaux dans une dialectique avec son inconscient, à la recherche d’un éclairage, d’une illumination, d’une révélation, d’une Conscience en fait, d’un territoire où tout ésotérisme disparaît, dans lequel tout s’éclaire, tout se découvre. L’aventure biblique, au cours de l’Ancien Testament, n’est que le reflet de cette longue et souterraine tribulation, induite, inspirée, attirée par cette irrésistible présence, si curieusement ignorée et cependant si fiévreusement pressentie. Cette présence qui, au cours des siècles, a successivement bénéficié des éclairages de la conscience et subi les méfaits d’un obscurantisme plus ou moins sévère.

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L’introduction au principe d’inconscient était en fait réalisée, lorsque Freud le mit en pratique sur un plan clinique. Il n’innova pas au sens réel du terme mais il sut l’explorer avec la richesse et la finesse d’observation qu’on lui connaît. Pensait-il qu’il utilisait le mot sous sa forme adjective pour définir l’acte inconscient, voulant par là présumer qu’il s’agissait d’un acte n’ayant à aucun moment mobilisé la conscience de celui qui le pratiquait ? Et lorsqu’il étendra le concept jusqu’à l’inconscient – substantif – évoquera-t-il un état siégeant in (dans) la conscience ou in (privatif) sans conscience ? On connaît les dangers de l’interprétation que savent en faire certains spécialistes lorsqu’ils prétendent libérer l’inconscient. Dans de tels cas, il n’y a qu’un pas à franchir pour introduire une philosophie sans conscience ni morale.

Dans l’état actuel des choses, on se trouve affronté à diverses interprétations de l’inconscient. Sans doute la multiplicité et la variété des points de vue des membres du groupe des «psy» prouve-t-elle la difficulté où l’on se trouve d’expliquer un phénomène qui, par son évidence et sa complexité défie toutes les investigations.

Nous allons proposer un schéma qui, sous l’angle d’une simplification poussée à l’extrême, nous donnera déjà un aperçu des différentes approches.

Freud vient en tête sans conteste, instaurant une dialectique interne entre un magma fluctuant, vaste, abyssal et un moi périphérique en quelque sorte, souvent structuré par un mode éducationnel.

Laforgue ajoute un cercle concentrique complémentaire en y associant l’inconscient familial. Ce dernier existe certes chez Freud mais déjà durci par/et en la coque de surmoi qui réalise la première enveloppe de la personnalité.

Grâce à Jung, la notion d’inconscient s’étend au niveau du collectif et dépasse largement ce qu’avait envisagé Freud fixé plus catégoriquement par sa culture dans une dimension égocentrée. L’influence excentri-jungienne plus propre à la philosophie de l’inconscient telle que Carl Gustav Carus et von Hermann l’envisageaient, révèle son intérêt culturel pour toutes les recherches qui touchent de près ou de loin au génie humain. Son extrapolation jusqu’à la mémoire archétypale ne nous rappelle-t-elle pas les réminiscences karmiques si propres à la pensée indienne?

Il nous a été donné l’occasion à maintes reprises de limiter cette réelle mémoire archétypale aux réminiscences du cheminement infra-utérin vécu d’une façon si identique chez tous les êtres humains prenant naissance au sein de leur mère. Il nous semble nécessaire de réétudier toute la symbolique en fonction de cette dimension. Nous l’avons déjà évoquée au sujet du test de l’arbre, du mythe de la caverne, etc…

Quel est donc alors notre concept de l’inconscient et de la conscience au travers d’une pratique clinique s’étalant sur plus de vingt ans ? Tout d’abord, il nous semble évident qu’il n’y a pas d’antagonisme entre la conscience et l’inconscient. Nous nous rallions en cela à deux auteurs qui prétendent qu’il n’y a aucune opposition de fait. Cependant bien des conceptions font de ces deux propositions deux univers entièrement autonomes. Dans certains cas, l’un se situe par rapport à l’autre avec une ligne de flottaison entre les deux souvent par trop imprécise. Pour quelques-uns le mal est le siège de l’inconscient tandis que le bien représente le domaine de la conscience… Que de crimes n’auront-ils pas été commis sciemment au cours des siècles sous prétexte d’une idéologie se rattachant plus ou moins à une éthique consciemment perçue?

Pour couper court à ces balancements, ces rapprochements, ces divergences, nous dirons que l’inconscient et la conscience sont une seule et même représentation conceptuelle. Leur différence réside dans le fait que l’on plonge en ce qui concerne la conscience, dans une réalité de mieux en mieux perçue, de mieux en mieux «vue». La conscience est ce «savoir avec» ou ce «voir avec» qui ne prend tout son sens qu’au travers d’une dénomination, d’une mise en forme verbale permettant d’en assurer la diffusion parmi les hommes. Cette communicabilité doit se faire d’une façon universellement formulée, au-delà même de la langue et des barrières que celle-ci construit, au-delà même de l’expression mathématique qui, on le sait, peut résumer sous forme d’abstraction la formulation la plus complexe.

Il n’y a aucune différence entre conscience et inconscient. Mais il s’établit un dialogue interne, véritable dialectique, dans un but de progression pour la découverte de ce qui Est.

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Revue Française de yoga, n° 13 (Ancienne édition), été 1983, pp. 3-17

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