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La concentration en Islam

par Maurice Gloton | Publié le 25 septembre 2003

La concentration en Islam est la réunion de l’ensemble des facultés et énergies humaines en leur centre originel : l’Unicité divine. Le moyen premier de cette concentration est l’adoration car, comme il est dit dans le Coran, Parole révélée : les hommes n’ont été créés que pour adorer Dieu.

« Traiter de la concentration suggère que l’être humain puisse réunir l’ensemble de ses facultés et énergies, ou certaines d’entre elles sur un point particulier, ou globalement en un centre. Ce comportement, quand il est spirituellement orienté, doit le conduire, en définitive, à une ultime prise de conscience de sa Réalité foncière en Dieu même.

Pour que la concentration puisse être menée à terme dans cette perspective, il convient que l’être humain mobilise toutes ses énergies, selon leur domaine propre, qu’il les maintienne et les maîtrise et qu’il ait même la possibilité de les résorber à volonté dans le centre secret de son être, ou de les déployer à nouveau sans perdre la conscience de son unité, sans se décentrer en présence de la multiplicité des réalités environnantes et des différentes occupations.

Trois aspects essentiels à notre sujet découlent de cette définition et vont nous permettre de le développer. En effet, traiter de la concentration implique d’expliquer en quoi consiste le centre ultime de l’être, pourquoi et comment l’être humain arrive à se décentrer, et enfin selon quelles modalités et quels moyens il peut parvenir à se concentrer et à se recentrer.

En termes d’optique, trois expressions expriment ces différents aspects ainsi présentés: on parlera alors de centration, de décentration et de concentration, trois substantifs qui connotent aussi bien un acte qu’un état, ou encore aussi bien un processus qu’un aboutissement.
[…]

L’Islam enseigne que l’être humain n’a pas d’autre but que d’adorer Dieu, de L’aimer et de Le connaître. C’est ainsi que Dieu dit dans le Coran « Je n’ai créé les djinns et les êtres humains que pour qu’ils M’adorent » (Coran 51/56). « Ton Seigneur a décrété que vous n’adoriez que Lui » (Coran 17/23).

Cette attitude essentielle d’adoration est implicitement rappelée dans le verset suivant « Et lorsque ton Seigneur prit une postérité des reins des fils d’Adam, et qu’il les fit témoigner au sujet de leurs âmes: « Ne suis-Je point votre Seigneur ? » Ils répondirent : « Si, nous témoignons ! » et cela afin que vous ne disiez pas au Jour de la Résurrection : « Certes, nous étions indifférents à cela! » (Coran 7/172).

Ce témoignage n’est possible que si l’être humain a la conscience intime de son Seigneur, ou du Soi, avant même la chute hors du Jardin paradisiaque d’Adam et, de sa conjointe. Cette attestation essentielle ne peut avoir lieu que par la prise de conscience instantanée de la réalité du Soi dans le centre même de l’être.

L’épisode coranique suivant décrit la perte par l’être humain de cet état central paradisiaque qui était le sien avant la descente dans la manifestation universelle:

« Nous dîmes: « O Adam ! habite en paix, toi et ta conjointe, le Jardin paradisiaque inviolable et mangez tous deux de ce qui s’y trouve, librement, où vous voulez, mais n’approchez point tous deux de cet arbre de la divergence que voici, car vous seriez alors tous deux d’entre les injustes obscurcissants! » Satan les fit glisser hors du Jardin et les fit sortir de la condition où ils se trouvaient tous deux. C’est alors que Nous dîmes: « Chutez vous tous (le verbe n’est plus au duel mais au pluriel), une partie d’entre vous ennemie d’une autre partie! Vous aurez sur la Terre un lieu de résidence reconnue et un usufruit temporaire! » Adam reçut des Paroles de la part de son Seigneur qui revint vers lui, car Lui (Allah) est Celui-qui-ne-cesse-de revenir et le Très-Irradiant-d’Amour » (Coran 2/35 à 37). On trouve un récit plus détaillé de la chute d’Adam et de sa conjointe dans le Coran, sourate VII, versets 11 à 25, passage qui rappelle davantage le récit de la Genèse de l’Ancien Testament.

Cette chute, ou ce déséquilibre, et la perte de connaissance unitaire qui en est la conséquence, peuvent être symbolisée par la circonférence et son centre: quand celui-ci est déplacé, il entraîne avec lui la déformation de la circonférence. Adam, sa conjointe et toute leur postérité se décentrent, progressivement et inéluctablement, dans le monde de la multiplicité, évoqué par l’Arbre (shajara) expression de la séparativité et de la dispersion, selon la signification attachée à l’étymologie Sh.J.R. de ce terme.

Adam, centré primordialement au Paradis, en sort par le jeu de la manifestation de ses tendances ou prédispositions nombreuses, et cette « sortie », constituant proprement une excentration dans le domaine de la multiplicité, provoque le déséquilibre de sa constitution créée, d’après les termes d’une nouvelle prophétique, selon la Forme de Dieu; et lui fait perdre insensiblement la conscience de sa propre unité en son Seigneur.

Toutefois, même si cette prise de conscience centrale s’atténue au fur et à mesure qu’il s’introduit dans le monde élémentaire, elle ne peut se perdre totalement. Il subsiste en lui une intuition de cette origine qui lui permettra de reprendre conscience, par la Révélation de Dieu, de ce qu’il est essentiellement. Mais une des conséquences inexorables de sa chute cosmique est sa capacité nouvelle à goûter les réalités contingentes de tous ordres qu’il rencontre dans son évolution cyclique. Le voilà donc absorbé par celles-ci, attiré vers elles en s’excentrant toujours davantage à leur contact, en se dispersant dans des centres nombreux d’attraction illusoires et éphémères qui le façonnent en fonction de sa propension intérieure et de ses affinités avec les mondes sensible et subtil. Nous aurons l’occasion de revenir, un peu plus loin, d’une manière plus technique, sur cet aspect de notre sujet.
[…]

L’Unicité divine sera donc la cible intérieure et extérieure du croyant, qu’il ne pourra mieux atteindre qu’en orientant toutes ses énergies vers Dieu, Lui qui a dit dans Son Livre révélé: « Chacun a un aspect essentiel (wijha) vers lequel il s’oriente en s’approchant. Aspirez donc primordialement aux oeuvres de bien! Où que vous soyez Allah viendra à vous entièrement (jamî’an = mot de même racine que jam’, concentration). Certes, Allah détermine la valeur de chaque chose » (Coran 2/148). Ce mode d’approche essentiel s’effectue par la Grâce divine que Dieu véhicule subtilement par et dans Sa Parole fécondante (dhikr) qu’il révèle et inspire dans l’être. Cette Opération divine est proprement le Rappel ou Réminiscence (dhikr) par lequel le serviteur adorateur développera le Souvenir de Dieu (dhikr Allah) dans tous les éléments de sa constitution faite à l’image divine.

C’est pourquoi le croyant véritable qui se soumet à la Volonté divine pratiquera l’invocation de Dieu selon des formules sacrées proposées par la Révélation, mises en pratique par le prophète lui-même, ses Compagnons et les maîtres qui les ont pris pour modèles, en s’orientant totalement vers Dieu. […] ”

Revue Française de Yoga, n°9, « Dhârana », janvier 1994, pp. 197-214.

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