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Les béatitudes : réalisme ou utopie ?

par Henri Bourgeois | Publié le 17 août 2005

De l’analyse du texte de Luc puis de celle du texte Matthieu ressort que le bonheur est ouvert à tous au présent. Il survient avec l’avènement de la non-violence, autrement dit avec le règne d’une paix conçue comme don du ciel mais également comme engagement de l’Homme.

(…)

La question posée est la suivante : dans un monde où la violence est multiforme et très présente, que veulent dire et surtout que peuvent réaliser des paroles sur un bonheur possible, malgré la violence, dans la ligne que propose le message de Jésus ? Entre une non-violence fragile mais de plus en plus indispensable et le réel quotidien avec ses conflits et ses tensions, que peuvent faire les béatitudes, même si elles n’ont pas toujours fait monts et merveilles ?

(…)

Je vais procéder en deux moments qui s’imposent assez naturellement. Il se trouve, en effet, que les béatitudes évangéliques nous sont parvenues sous deux versions, l’une plus brève (celle de Luc) et l’autre plus étoffée (celle de Matthieu). Le passage de l’une à l’autre, les précisions présentes dans la version de Matthieu par rapport à celle de Luc me semblent mettre en lumière un certain nombre d’enjeux qui importaient à l’époque de Jésus et qui demeurent majeurs pour nous.

(…)

PERTINENCE ET LIMITES DES BÉATITUDES

Commençons par lire et visualiser ces deux textes.

Voici d’abord celui de Luc (6,20-23):

« 1. Heureux, vous les pauvres, car le Royaume de Dieu est à vous.
2. Heureux, vous qui avez faim maintenant, car vous serez rassasiés.
3. Heureux, vous qui pleurez maintenant, car vous rirez.
4. Heureux, êtes-vous, si l’on a de la haine pour vous, si l’on vous exclut et vous insulte et si l’on proscrit votre nom comme infâme à cause du Fils de l’Homme. Réjouissez-vous ce jour-là et exultez car votre récompense sera grande exultez dans le ciel. »

Il y a donc quatre affirmations de structure analogue : une déclaration de bonheur : « heureux », « vous », – des situations de souffrance ou, en tout cas, de misère et de malheur, – enfin une perspective ouverte, perspective au présent (« le Royaume de Dieu est à vous ») ou au futur (« vous serez rassasiés », « vous rirez », « votre récompense sera grande dans le ciel »).

Voici maintenant le texte plus complet de Matthieu (5, 3-12):

« 1. Heureux les pauvres en esprit, car le Royaume des cieux est à eux.
2. Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage.
3. Heureux les affligés car ils seront consolés. 4. Heureux les affamés et les assoiffés de justice, car ils seront rassasiés.
5. Heureux les compatissants, car ils obtiendront compassion.
6. Heureux les coeurs purs, car ils verront Dieu.
7. Heureux les faiseurs de paix, car ils seront appelés fils de Dieu.
8. Heureux les persécutés pour la jsutice, car le Royaume des cieux est à eux.
9. Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, vous persécute ou calomnie à cause de moi. Soyez dans la joie et l’allégresse, car votre récompense sera grande dans les cieux. »

( …)

Des paroles pour éveiller ou réveiller le désir

(…)

L’évangile s’oriente vers ses auditeurs ou ses lecteurs non pas en s’adressant à leur sens du devoir (ce qui conduirait les béatitudes à être des propos moraux), non pas en essayant de rejoindre leur mémoire (souvenez-vous d’un tel ou d’une telle, appuyez-vous sur ce que vous savez de leur vie), non pas en sollicitant leur sens de la grandeur ou leur conception globale de la vie humaine (ce que j’ai appelé un sens esthétique ou philosophique), mais en frappant à la porte de leur désir. Un désir d’être heureux. Un désir qui ne peut être superficiel ou simplement émotionnel, étant donné les circonstances, la pauvreté, la faim, les pleurs, l’exclusion. Un désir qui peut être naïf mais aussi ouvert sur le réel.

Cette première observation me paraît avoir deux conséquences. D’une part les béatitudes font appel à notre désir de bonheur, désir qui est une forme du désir d’exister. Que ce désir soit souvent ambigu, qu’il faille le faire émerger de l’illusion, c’est sûr. Mais c’est lui qui est le bon lieu pour entendre le message évangélique. Tant que le message de l’évangile ne touche pas à ce plan-là, il ne peut guère opérer. D’autre part, s’il est un bonheur pour les pauvres, les affamés, les éplorés ou les endeuillés et les exclus ou les méprisés, c’est donc que le bonheur est en principe pour quiconque. Il n’est pas réservé à quelques-uns dont les conditions de vie seraient agréables ou confortables. Le bonheur est a priori pour tous et quiconque. Les gens qui souffrent sont, eux aussi, capables de vivre la joie.

(…)

UNE SECONDE ÉCOUTE DES BÉATITUDES

Une attitude spirituelle face à la violence

(…)

Dernière béatitude active formulée par Matthieu: « Heureux les faiseurs de paix ». Bibliquement, mais aussi généralement parlant, la paix c’est le bien-être, l’harmonie et la concorde, la vie et la sécurité, l’équilibre. Bref, c’est la justice, mais de manière généralisée. Autrement dit, c’est la non-violence s’instaurant de manière repérable dans la vie sociale. Cet idéal fragile et jamais totalement atteint fait appel à nos responsabilités. En effet il ne suffit pas d’en parler pour que la paix advienne, dit Jérémie (6,14). En outre, il est parfois indispensable de supporter des tensions. Jésus, par exemple, demande un jour à ses disciples : « Pensez-vous que je sois venu pour établir la paix ? » (Lc 12,5 1). Que répondre ? Et lui, poussant le paradoxe jusqu’au bout, déclare qu’en fait il apporte la division puisqu’il invite chacun à être lui-même, à se décider et à prendre position. Bref, la paix est à faire, sans mode d’emploi toujours évident. Mais en même temps il y a en elle un don (Ps 85, 9-14; Jn 14,27) : pour une part, elle vient d’en haut. Elle a une dimension spirituelle qui « surpasse toute intelligence », selon l’expression de saint Paul (Phil 4,7).

A nouveau, je dirai ici que cet engagement pour la paix peut procurer quelque satisfaction personnelle ou collective. Mais la béatitude a une hauteur de visée saisissante. Elle ne loue pas une éventuelle bonne conscience idéologique. Elle en appelle à un bonheur plus radical, celui qui vient d’en haut. Un bonheur fondé en définitive sur le fait d’être « appelé fils de Dieu ». La paix n’est réellement béatifiante, dit la béatitude, que si cet horizon devient pour qui la cherche réalité déjà présente.

(…)

Revue Française de Yoga, n° 21, janvier 2000, pp. 49- 83

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