Le Monde du Yoga

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Passage du présent

par François Roux | Publié le 16 août 2005

Le présent passant est tout au plus considéré par les hommes comme un moyen d’orienter le futur, tandis que c’est en l’habitant que l’on construit son avenir. Le yoga permet de se recentrer sur le présent et d’atteindre la présence pure en faisant ekâgratâ.

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I. LE PRÉSENT PASSANT

Nous avons enfoui le présent. Ce présent passant est presque trop bon pour nous. Il est trop fort. Il est un alcool, comme aurait dit Apollinaire, quelque chose qui nous enivre, tant et si bien que l’on n’ose pas s’en servir. Nous avons perdu le présent. Nous avons perdu la clef de ce divin trésor. Mais il arrive qu’il ressurgisse parmi nous ; bien que caché, il sort de temps en temps. Et quand d’aventure il sort, les hommes les plus éveillés le voient. Mais la plupart ne le reconnaissent plus, le laissent passer. Et il repart. Si bien qu’on peut dire, sans forcer le sens, que pour la plupart d’entre nous, le présent n’est qu’un passant, désespérant, que nous avons à peine le temps de voir passer, que déjà, il n’est plus là.

Montaigne écrit: « Nous ne sommes jamais chez nous. Nous sommes toujours au delà. La crainte, le désir, l’espérance nous élancent vers l’avenir et nous dérobent le sentiment et la connaissance de ce qui est, pour nous amuser à ce qui sera, voire quand nous ne serons plus ». Dans l’écriture souple et soyeuse de Montaigne, beaucoup d’éléments que nous cherchons dans la tradition de l’Inde sont cachés. Il se trouve qu’un siècle plus tard, Montaigne a eu deux lecteurs, Descartes et Pascal. La filiation existe chez Pascal en particulier, qui écrit exactement sur le même sujet: « Nous ne pensons presque pas au présent et si nous y pensons, ce n’est que pour en prendre la lumière pour disposer de l’avenir. Le présent n’est jamais notre fin. Le passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre fin. Ainsi, nous ne vivons jamais, mais nous espérons toujours de vivre. Et nous disposant à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais ». On notera au passage, dans le texte de Pascal, l’hommage rendu à la lumière du présent : l’homme se sert du présent, comme d’un phare tourné vers ses expectations, ses espoirs et ses craintes du futur.

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II. LE PRÉSENT PASSAGE

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La plupart de nos maux ont leur origine dans la non-présence au présent. Nous habitons le présent, mais mal. C’est tellement vrai, que dans ses carnets, le peintre Braque note : « On ne se débarrasse jamais du présent, car le présent est éternel ». L’éternel présent est là, d’instant en instant, présent en nous. Il va donc falloir retrouver la saveur du présent, le sens de l’instant. Parce que finalement, notre présent, c’est notre chance. Tout le futur est enclos dans notre présent, ce que montre très bien la théorie indienne du karma. Le futur n’est que l’ajoût progressif de nos présents successifs et chaque fois qu’on refuse un présent, on ampute le futur d’autant. L’Inde affirme qu’une vie, c’est une occasion d’évolution, une chance donnée à l’homme pour comprendre, acquérir et dépasser. C’est un cadeau, ce présent, une enclume sur laquelle forger nos trans-formations.

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III. LE YOGA, ÉCOLE DE PRÉSENCE

Le yoga lui aussi est une école de présence, une école qui réapprend à être présent. Ce qui fait la clef de voûte de l’enseignement de Patanjali, c’est la notion d’ekâgratâ, terme sanscrit bâti sur deux mots, eka, « un » et agratâ qui signifie « pointu », resserré.

Donc, faire ekâgratâ, c’est resserrer sur un point : toutes les techniques d’attention, de concentration, ou mieux de recentrement du yoga, sont ici désignées. Sur quoi se produit ce recentrement ? Sur le présent qu’il est donné de vivre à ce moment-là. Dans le hathayoga, il y aura deux champs d’exploration très riches : le corps et le souffle ; le corps, et plus finement l’intérieur du corps, et le souffle qui est l’échange avec l’extérieur, et qui est plus difficile encore à saisir que les mécanismes du corps lui-même. Il s’agira de se rendre présent au corps, à ses « oui » et à ses « non ». Une séance de yoga, c’est un dialogue entre les questions que nous posons au corps et les réponses qu’il fait. La posture commence à céder, à s’ouvrir: il y a des moments où le corps dit « oui ». C’est un grand moment. On peut dialoguer aussi avec ses douleurs et avec ses antagonismes.

Lorsqu’on étudie de ce point de vue le Râja-Yoga, on s’aperçoit que les huit étapes codifiées par Patanjali constituent vraiment une ascension de la présence. Cette ascension, et c’est là la grandeur du yoga, commence par l’attention à l’autre : yama. Ensuite, le râja-yoga parle de présence à soi : niyama, des conseils de propreté, de contentement, qui ont l’air parfois très simples, mais qui débouchent très vite sur trois aspects remarquables : tapas, c’est-à-dire tout l’entraînement du corps ; svâdhyâya, la connaissance, et îshvara pranidhâna, c’est-à-dire le fait de renvoyer au divin tout ce qu’il nous a envoyé. Ensuite, on entre dans un autre registre qui se niche au creux des étapes du yoga : la présence au corps par âsana, l’assise. Dans le bouddhisme, la posture assise est une posture de l’éveil, une posture de la présence à soi, justement. Aussitôt après, apparaît la présence au souffle : prânâyâma, c’est-à-dire la maîtrise de la force vitale. Puis pratyâhâra, la présence aux sens, qui nous ont été donnés, d’abord, pour nous informer sur le réel, et comme gardiens du temple intérieur. Or l’homme a fait d’eux des chevaux sauvages qui gambadent dans la nature, des chiens enragés qui courent partout ; d’informateurs qu’ils étaient au départ, ils sont devenus des déformateurs. Alors le travail de recentrement doit s’exercer intensément sur eux, afin qu’ils retrouvent leur fonction première.

Dans son troisième chapitre, Patanjali distingue encore trois modalités supérieures de la présence : dhâranâ, qui consiste tout simplement à resserrer encore plus l’attention sur quelque chose qu’on ne nomme pas et qui peut être n’importe quoi, une bougie, un feu de cheminée, une rose, un enfant qui joue, la mer… tout ce qui aide l’attention à se recentrer ; dhyâna où cette présence à quelque chose devient continue, unitive, par rapport à la précédente qui coule de façon discontinue. Enfin l’ascension se clôt sur une présence dont on ne peut rien dire, sinon qu’elle est présence pure, c’est le samâdhi, fusion de l’être avec la totalité.

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Revue Française de Yoga, n° 13, « Passages seuils mutations », janvier 1996, pp. 119-131

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