Le Monde du Yoga

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Somatisation : un terme d’occident pour une compréhension millénaire en Inde

par Isabelle Brachet | Publié le 10 juin 2004

L’Ayurveda, ou science indienne de la longue vie, postule l’identité psyché-soma et a élaboré une thérapie spécifique reposant sur la complémentarité de trois traitements : l’un fait appel au raisonnement, l’autre est d’ordre psychologique et prône la connaissance de soi, quand le troisième traitement passe par la dimension religieuse.

UNE COMPRÉHENSION MILLÉNAIRE EN INDE

Les origines de la médecine indienne

Comme celles du yoga, elles remonteraient à la civilisation de l’Indus, environ 3 000 avant J.-C., mais leur développement, leur propagation et leur systématisation en traités se situent entre 500 avant J.-C et 500 après J.-C.

Dans le drame allégorique Jivanandana, le roi Jiva «Vie » est assiégé dans la forteresse du corps par une légion d’ennemis personnifiant les maux. La victoire est rendue possible par les efforts conjugués de la médecine, de la dévotion (bhakti) et du yoga. L’auteur, un poète de cour du xvii siècle, donne ici une réplique allégorique à la psychosomatique indienne, amplement illustrée dans les traités classiques.

À ce sujet, le terme de psychosomatique est peut-être inapproprié pour parler de l’Ayurveda de l’Inde, dans la mesure où en fait ce n’est pas d’un système binaire dont il est question mais d’une triade qui est la suivante:

Kaya – Vac -Manas
corps – parole – pensée/esprit.

Nous sommes ainsi renvoyés à un système tri-dimensionnel, somato-linguistico-psychique. C’est une formule de Bharthari,, le philosophe de la grammaire, qui nous livre la clé de cette division de tous nos actes en corporels, verbaux et mentaux. «Les impuretés qui se trouvent dans le corps, dans la parole et dans la pensée sont guéries par les enseignements de la médecine, de la grammaire et du Yoga (2). »

La philosophie indienne nous donne également une autre triade qui est celle des trois corps, à savoir : corps grossier/corps subtil/corps causal.

Le corps causal s’y situe à un niveau purement métaphysique, c’est le « Soi pur » et il concerne ainsi davantage le yoga que la médecine, si l’on se réfère à ce qui vient d’être évoqué. Il convient de considérer maintenant la notion de corps subtil, en relation avec le corps grossier, dans la santé comme dans la maladie.

Les bases théoriques de 1’Ayurveda

Elles reposent sur des données des six darshana (systèmes philosophiques de l’Inde dont l’un traite du yoga), principalement sur le Sâmkhya qui élabore la théorie de l’évolution de l’univers et des êtres vivants. C’est donc du Sâmkhya qu’est issue la description très détaillée de l’évolution du monde manifesté en formes de plus en plus différenciées. Cette évolution est déclenchée par l’entrée en contact de Purusha, l’Esprit, principe de Conscience Immuable, avec Prakriti, la Nature, qui existait à l’état potentiel, ses trois guna (quaIité) Sattva, Rajas et Tamas en équilibre parfait. La naissance de l’ensemble de la Manifestation se produit sous l’impulsion de ce contact déséquilibrant les trois guna et engendrant alors la création de formes inférieures (voir Annexe 1). La Vie, la Manifestation vient donc du déséquilibre.

L’être humain est ainsi un assemblage d’une sphère physique ou grossière et d’une sphère psychique ou subtile, régi par un agent intérieur appelé âtman qui assure la vie en s’adjoignant les éléments matériels et qui, désengagé, retourne à l’être absolu dont il est le reflet immanent. Il est dit « Sat, Cit, Ananda », c’est-à-dire existence absolue, pure conscience et béatitude éternelle.
Sur le plan de la sphère physique, l’homme est constitué des mêmes éléments de base que l’univers, les cinq mahâbhûta: l’espace ou éther, Akasha ; le vent ou air, Vayu ; le feu, Agni
l’eau, Jala; et la terre, Prithivi. Cette sphère physique est à dominante Tamas (principe d’inertie) alliée à Rajas (principe d’action). Ces mahâbhûta sont eux-mêmes issus de la transformation des cinq tanmâtra, formes de matière subtile ou énergies potentielles et ont des qualités particulières qui sont les suivantes:

– Akasha ou éther est lié au son et à l’ouie;

– Vayu ou air est lié au mouvement et au toucher; – Agni ou feu est lié à la chaleur, à la luminosité et à la vision;

– Jala ou eau est lié au liquide et au goût;

– Prithivi ou terre est lié à la substance solide et à l’odeur.

Sur le plan de la sphère psychique, le déséquilibre des trois guna donne naissance en premier lieu à Buddhi, l’intelligence suprême qui est à prédominance Sattva (principe d’harmonie) puis à Ahamkara, l’ego, et enfin sous la dominance de Sattva allié à Rajas, aux onze indriya (organes des sens) constitués par: Manas, le mental ou sens interne de perception et de transmission, les cinq Jñânendriya, c’est à dire les cinq sens de perception externe et les cinq Karmendriya, les cinq sens d’action.

Le corps subtil consiste donc en plusieurs entités que sont:

– buddhi, l’intelligence cosmique;

– ahamkara ou l’ego, principe d’individuation responsable de la manifestation de l’individualité de la personne et de toutes les limitations, séparations des variétés dans la nature et dans le cosmos;

– manas, traduit par mental mais qui doit inclure le cour, correspondant au sens interne de perception et de transmission; j,

– indriya, les cinq sens de perception tournée vers l’extérieur, de l’ouie, du toucher, de la vue, du goût et de l’odorat et les cinq sens moteurs responsables de la parole, de la préhension, de la reproduction, de l’élimination et de la marche;

– les tanmâtra, qui sont formes de matière subtile ou de potentiel énergétique, à savoir potentiels du son, du tact, de la forme, de la saveur et de l’odeur, et potentiels qui évoluent pour se concrétiser dans les cinq éléments de matière, mahâb- hûta, constituant le corps physique grossier.

Le physique, le psychique et le spirituel sont ainsi des aspects différents du corps subtil. L’identité- originelle des plans, somatique et psychique, est également exprimée dans la notion de nourriture qui se divise, une fois absorbée par la personne, en éléments grossiers et subtils ; les éléments grossiers nourrissent le corps physique alors que les éléments subtils affermissent l’esprit, alimentent les processus mentaux.

Le corps subtil peut être conçu comme le «coeur» de la personne qui adhère à l’âme individuelle. En effet, puisque la naissance et la mort ne sont pas considérées comme le commencement et la fin de la vie mais seulement comme des changements d’états, le corps subtil est ainsi celui qui maintient une continuité de l’identité individuelle à travers les différents cycles de naissance et de mort jusqu’à la libération finale.

Se matérialisant au moment de la conception, le corps subtil apporte avec lui les capacités de transmigration des êtres vivants, les samskara ou traces des vies antérieures, qui constituent si l’on peut dire «l’inconscient » indien, mais aussi les potentiels de connaissance supérieure, de « conscience suprême » et de réalisation. II incorpore les processus essentiels de la vie régis par les différentes formes du vivant. Il contient en lui la durée de vie prédéterminée de l’individu, sa capacité d’individuation, de compréhension, de mémoire et son lot de prédispositions émotionnelles et comportementales qui reflètent le niveau psychique atteint à la fin de la vie antérieure.

Il est difficile de transcrire cette notion dans les concepts occidentaux et il semble que l’essence de ce corps subtil (sans les tanmatra) se rapproche davantage du concept grec ancien de «psyché ». Comme principe « animant» l’homme et les autres êtres vivants, la psyché était aussi la source de toutes les activités vitales et de tous les processus psychiques, rationnels ou irrationnels, et était considérée comme persistant dans un état désincarné après la mort. Mais du fait de cette inclusion des tanmâtra, le corps subtil devient plus que la psyché et par le fait constitue le lieu d’identité du corps, et de l’esprit, le sujet de postulats physiologiques et psychologiques. Il n’y a pas de psychosomatique au sens occidental du terme mais il y a une triple inscription spirituelle, psychique et physique; ces trois mémoires se relancent l’une l’autre et il convient d’agir aux trois niveaux pour la thérapie.

Ce concept de corps subtil constitue donc la solution indienne de l’éternel «problème du corps et de l’esprit ». Au cours des siècles, différentes théories philosophiques à ce sujet ont pris place en Occident. Elles relèvent soit du parallélisme entre physique et psychique où le corps et l’esprit sont ontologiquement distincts et ne peuvent s’affecter l’un l’autre ; soit de l’interactionnisme où le corps et l’esprit sont deux entités séparées mais s’affectant l’une et l’autre; soit enfin de l’identité, où corps et esprit sont reconnus de même nature, celle-ci s’exprimant de façons différentes. C’est de cette dernière théorie que relève la pensée indienne.

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L’IDENTITE PSYCHÉ-SOMA ET LE TRAITEMENT

L’Ayurveda postule que tout désordre, physique ou mental, se manifeste dans les sphères à la fois psychiques et somatiques, par l’intermédiaire du processus de déséquilibre humoral.

Pour prendre quelques exemples, les émotions de peur, l’inquiétude, la cupidité, sont liées aux désordres du vent; s’engendrant mutuellement, ces émotions entraînent une augmentation du vent et une perturbation de ce dernier donne naissance à ces dites émotions. Il en est de même pour les liens de l’humeur bile avec la colère et la passion, cette dernière est identifiée avec la chaleur, le feu, qui « doit être éteint» pour parvenir à un état d’équilibre mental. Les désordres de Kapha, quant à eux, sont liés avec la léthargie, l’ignorance, la gloutonnerie.

C’est ainsi que, des désordres tant mentaux que physiques peuvent tous deux altérer les humeurs, qui à leur tour produisent différentes maladies avec prédominance, soit des symptômes psychiques, soit des symptômes physiques, dépendant de la manière dont ces humeurs ont été peturbées et du terrain existant. L’Ayurveda reconnaît alors:

– les maladies d’origine physique avec prédominance de symptômes physiques;

– les maladies d’origine mentale avec prédominance de symptômes mentaux, comme les kevalamanasavikara, désordres émotionnels;

– les maladies d’origine mentale avec prédominance des symptômes physiques comme dans la fièvre causée par la colère, la diarrhée par la peur;

– les maladies d’origine physique avec prédominance des symptômes mentaux comme rnadatyaya, l’alcoolisme.

Nous venons de parler de maladies déclarées, au sens occidental, mais pour 1’Ayurveda, étymologiquement la Science de Longue Vie, la maladie existe en germe bien avant qu’elle ne se manifeste visiblement. Ainsi seront pris en compte à visée préventive les dérèglements des humeurs liés aux saisons, en sachant par exemple que le vent se dérègle l’été, est augmenté lors de la mousson et se calme à l’automne alors que Kapha augmente au printemps et Pitta à l’automne. De même interviennent des perturbations liées au climat, suivant que l’on vit en zone humide ou en zone sèche; les produits alimentaires de ces zones géographiques, plantes ou animaux auront également des dosha altérés par ce climat qui se répercuteront sur l’homme lorsqu’il les absorbe. Il est très important de considérer aussi la personnalité, chacun ayant constitutionnellement la prédominance d’un ou deux dosha; ce dont il faudra tenir compte avec le médecin pour établir une prévention des risques. La médecine ayurvédique, essentiellement préventive, va donc proposer des modalités thérapeutiques pour rééquilibrer une personnalité, anticiper les effets négatifs d’un climat, d’une saison selon la personnalité de chacun. Néanmoins, que le traitement soit préventif ou curatif car la personne n’a pas été suffisamment vigilante et a laissé évoluer les troubles en maladie, le schéma thérapeutique repose sur une triade:

– Yuktivyapasraya Cikitsa: traitement par le raisonnement selon les principes ayurvédiques;
– Satvavajaya Cikitsa: traitement par la connaissance de soi, la psychologie;
– Daivavyapasraya Cikitsa: traitement par la dimension religieuse.

Le traitement ayurvédique raisonné (yukti)

Il repose lui-même sur une triade:
Aushada / Ahara/ Vihara
Remèdes/ Régime alimentaire/ Conduites

Les remèdes sont essentiellement des plantes préparées surtout sous forme de décoctions, éventuellement des substances minérales ou animales; et leur prescription est basée sur la théorie des Tridosha selon le principe des opposés (et non des similitudes comme en homéopathie) : un excès de dosha sera combattu, une déficience corrigée, en sachant par exemple qu’une substance de saveur douce, riche en terre et en eau, donc en Kapha, va augmenter Kapha et calmer Vata ainsi que Pitta; une substance de saveur piquante, riche en vent et en feu, va augmenter Pitta et Vata mais calmer Kapha, etc…
Tous les remèdes, comme les aliments, sont ainsi composés à base des cinq mahâbhûta et selon la prédominance des uns ou des autres auront une action différente sur les dosha. L’Ayurveda part du principe que l’environnement qui est cause de la maladie doit apporter la réponse à celle-ci par les remèdes et l’alimentation.
Les règles de conduite prescrites viseront le sommeil, l’exercice physique, l’activité sexuelle, le rythme des repas… toujours à visée d’équilibrer les dosha.

Le traitement psychologique par la connaissance de soi ,

Il va utiliser la suggestion, l’exhortation, la réassurance, la consolation, la recommandation d’en référer au yoga, à visée de contrôler les émotions, d’éloigner l’esprit des objets de désir et émotions néfastes ou d’induire des passions opposées (l’inertie étant combattue par la peur ou la colère par exemple).

Le traitement par la dimension religieuse I

Il fera appel à des récitations de mantra, à l’exécution de rituels, de voeux, d’amulettes, de pèlerinages… La portée symbolique y est grande dans tous les cas.
Dans le cadre de la médecine ayurvédique les consultations auprès du médecin se font en général en famille, avec au moins la présence d’un proche, et les conduites prescrites tant dans la vie quotidienne que dans le domaine religieux reflètent une compréhension systémique familiale de la problématique avec des injonctions, symétriques à celles de nos thérapeutes systémiques familiaux d’Occident.
Le langage des émotions est certes resté assez rudimentaire, et le traitement même des maladies d’origine mentale à symptomatologie essentiellement mentale, est de manière prépondérante une thérapie physiologique de la psyché. Ceci dit, il est vraisemblable que sa valeur réside justement dans la sophistication de ses traitements physiques de la psyché ainsi que de ses régimes alimentaires régulateurs des émotions. C’est alors là qu’il faut trouver l’explication de son succès dans ces dites « maladies psychosomatiques », mettant le plus souvent en échec la médecine allopathique.

(2) Vakyapadiya Brahmakanda, ouvrage de philosophie grammaticale traduit
par M. Biardeau, Paris, 1964, p. 186 (n. 1) et 187.

Revue Française de Yoga, n°29, De la relation corps-esprit, janvier 2004, pp. 227-245

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