Le Monde du Yoga

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« Sur la terre comme au ciel »

par François Roux | Publié le 02 juillet 2004

Les cinq éléments – la terre, l’eau, le feu, l’air et le ciel, sur lesquels s’appuient la vie, figurent dans la tradition indienne, particulièrement dans le yoga. Ces éléments sont présents dans la symbolique des chakra qui balisent l’anatomie du yoga : le quatrième chakra, celui de l’air,détermine par exemple l’extrême attention que le yoga porte à la connaissance et à la maîtrise du souffle.

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Littré donne du mot élément la définition suivante: « Terme des doctrines physiques des Anciens. Nom donné à la terre, à l’eau, à l’air et au feu, considérés comme constituant l’univers et appelés les quatre éléments. »

A ces quatre éléments s’ajoute, dans la philosophie scolastique médiévale, la « quintessence » (quinta essentia, la cinquième essence), définie comme « substance éthérée » par le même Littré. Dans l’ancienne chimie, la quintessence est la partie la plus subtile extraite de quelque corps (l’alcool, par exemple), et, dans l’alchimie, toute substance jouant un rôle important dans la transmutation des métaux.

Ces cinq mêmes éléments – terre, eau, feu, air, espace (ou éther) – figurent dans la tradition indienne. Cinq, c’est le chiffre du vivant, de ce qui ne cesse de se transformer; c’est le nombre de Shiva, dieu de la danse cosmique, de la mort et de la renaissance. La théorie des cinq éléments est décrite dans l’un des six grands systèmes de représentation du monde, que l’on nomme pour cette raison des darshan, des points de vue. Ce système – le Sâmkhya, mot qui indique le « dénombrement » est une vaste fresque analytique énumérant les vingt-cinq (5 x 5) principes constitutifs de la création (Prakriti, la Nature), telle qu’elle a été voulue par son créateur (Purusha, à la fois Plan, Principe créateur et Ame de l’Univers). Ces principes constitutifs portent le nom de tattva, c’est-à-dire tout simplement «le fait d’être (tva) cela (tad) ». Le même vocable prend dans le Vedânta – autre grand système indien – le sens plus anthropomorphique de «cela qui est (tad) et qui est toi (tvam)

[…]

ELEMENTS SUBTILS ET GRANDS ELEMENTS

Dans cette prodigieuse fresque en continu, qui part du non manifesté (avyakta) pour aller jusqu’au socle de la manifestation – la terre -, on trouve décrits cinq éléments subtils, également appelés principes élémentaires, les tanmâtra, c’est-à-dire ce qui mesure (mâ) cela (tad) :
le son: shabda
le toucher: aparsha
la vue: rûpa
le goût: rasa
l’odeur: gandha.
Ils engendrent, à leur tour, cinq éléments grossiers, encore appelés grands éléments, les mahâbhûta :
l’éther, le ciel, l’espace: âkdsha
l’air, le vent: vâyu
le feu, la flamme, l’énergie, l’éclat: tejas
l’eau, les eaux: âpas ou ap
la terre, le sol, le pays: prithivî

On peut voir les grands éléments comme autant d’étapes à travers lesquelles la création prend forme et la vie s’incarne. Allant du plus léger et du plus transparent (l’éther) vers le plus dense et le plus opaque (la terre), ces cinq éléments se retrouvent intégralement dans l’anatomie du «corps subtil » (sûkshma sharîra) à laquelle se réfèrent le hatha-yoga et le tantra.

Etagés dans l’ordre inverse – terre, eau, feu, air, ciel -, ils figurent en bonne place dans la symbolique des «roues énergétiques » (chakra) qui balisent la colonne vertébrale. Leur présence incite l’être humain à refaire le voyage de son incarnation, mais dans l’autre sens, celui du retour ; à remonter du plus terrestre au plus céleste, redécouvrant ainsi son appartenance cosmique et sa filiation sacrée, à travers des, étapes de compréhension, d’intégration et de transformation de l’être. C’est à l’exploration de cette riche et passionnante symbolique des éléments que nous allons maintenant nous attacher.

LE CIEL ET L’ ENGLOBANT

Le ciel, ou éther, est l’espace préalable, à l’intérieur duquel va se déployer la création, jusqu’à son ultime incarnation terrestre. De ce fait, ses principales caractéristiques l’opposent symboliquement à la terre. Principe actif, il est l’aspect masculin de la nature. Le ciel correspond à l’énergie Yang et au trigramme k’ien dans le Yi-king. Force ascendante, il tend vers la dissolution, ce qui l’apparente au guna sattva, c’est-à-dire à ce que manifeste la lumière : l’équilibre, l’harmonie, toutes qualités généralement relies à l’être (sat, en sanskrit).

Ce symbole est quasi universel. II exprime, dans la plupart des traditions, la croyance en un être céleste, créateur de l’univers. C’est lui qui veille à la fécondité de la terre, la vivifie grâce à l’air, la réchauffe par l’action du soleil et l’arrose de ses pluies bienfaisantes. Manifestation évidente de la transcendance, de la puissance et du sacré, le ciel est ce que, par définition, le terrien ne peut atteindre. Le seul fait de se trouver « en haut », d’être « élevé », équivaut à la puissance – sur le plan temporel – et au sacré – sur le plan spirituel.

Le mouvement circulaire et régulier des astres suggère, d’autre part, un ordre sacré de l’univers dont le ciel serait le « régulateur ». A ce titre, il est souvent vu comme le père des rois et des maîtres de la terre. « Un Dieu au ciel et le Khan sur la terre », était la devise de Gengis Khan. Quant à l’empereur de Chine, il portait le titre de « Fils du Ciel ».

Le ciel est donc universelle représentation des puissances supérieures à l’homme, que celles-ci soient bienveillantes ou redoutables -car le châtiment peut fondre du ciel. Le caractère chinois t’ien (« ciel ») indique ce que l’homme a au-dessus de sa tête: immensité, rythmes, astres, lumières, séjours des divinités et des bienheureux… Dans la tradition biblique, le ciel est identifié au divin et l’usage du mot « Ciel » permet aux prophètes et aux chroniqueurs de ne pas utiliser le nom de Dieu. Dans le Nouveau Testament, Matthieu reprend cette coutume et parle du Royaume des Cieux.

Dans nombre d’autres traditions, le ciel est divisé en plusieurs demeures où résident les étoiles, les comètes, les oiseaux, les âmes, les vents, les pluies, les dieux… Du bouddhisme à l’islam et de Dante à la Chine, on recense ainsi sept ou neuf cieux. L’idée des « neuf ciels» s’est d’ailleurs répandue dans toute la Chrétienté durant le Moyen Age, jusqu’à l’extrême nord de l’Europe. Le chiffre de sept ou neuf cieux se retrouve également chez les peuples ouralo-altaïques. Les Mexicains d’avant la Conquête croient à neuf cieux, les Algonquins à douze cieux, les Aztèques à treize cieux. Enfin, chez les Bambaras, les cieux s’étagent en sept demeures, le septième ciel étant le royaume du dieu Faro et le réservoir des eaux qui descendent sur terre sous forme de pluies fécondantes.

On conclura sur cette céleste division en notant que, dans le langage populaire, le « septième ciel » est resté vivant pour signifier une jouissance, une extase, un bonheur extrême!

Ce cinquième élément, premier dans l’ordre de la création, a comme symbole quasi universel un cercle. Son chakra correspond au lieu de la vibration créatrice, à la phonation et aussi à l’écoute. C’est le lieu de la parole « purifiée », débarrassée de son mental. Son nom vishuddha signifie, en effet, le « purifié ». Et l’éléphant blanc – céleste sublimation de l’éléphant gris terrestre – est, pour l’Inde, illustration de la pureté et de la connaissance.

Dans son acception la plus spirituelle, le ciel est donc le symbole de la conscience, et singulièrement de la conscience créatrice. Substance éthérée au-dessus de la sphère de l’air, il est en générai représenté comme une voûte. En Egypte, c’est la déesse Nout, courbée en forme de voûte, qui représente le ciel. Manifesté naissant du non-manifesté, l’éther est la matière à l’état le plus subtil – le quintessentiel, l’éthéré. A travers son vide universel se révèle l’esprit du monde. On comprend que l’homme ait fait de ce premier grand élément l’absolu de ses aspirations, la plénitude de sa quête et le lieu possible d’une perfection toujours entrevue et toujours reperdue.

La foudre, qui jaillit du ciel et éclaire la terre, est ainsi devenue l’une des plus puissantes représentations de la prise de conscience et de l’ouverture d’esprit qui, du plus obscur de l’incarnation, mène l’humain jusqu’aux confins de l’immatériel et du divin.  »

Les chemins du corps
pp. 43-55

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