Le Monde du Yoga

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Autisme, création et ouvert

par Michel Couade | Publié le 14 mai 2004

La participation d’enfants autistes à des représentations artistiques sur scène permet de développer une autre image de l’enfant autiste. Ainsi, les enfants autistes se révèlent attentif aux réactions de leur entourage et sont capables d’interaction ; par ailleurs, ils font preuve d’une capacité créatrice certaine, qui leur permet d’advenir à eux-même en tant que sujet.

 » […]

L’OUVERTURE ET LA DIFFICULTÉ D’ÊTRE SUJET

Si l’oeuvre d’art provoque une déchirure chez celui qui entre en contact avec elle, si elle ouvre quelque chose chez cette personne, elle semble produire les mêmes effets chez la personne qui crée. La situation de création est telle qu’elle entraîne chez le créateur une déchirure qui va l’ouvrir à lui-même, c’est-à-dire rompre le continuum que le moi (son ego) tente toujours de conserver, pour dévoiler un peu de ce qui est en deçà de ce moi. Le moi (l’ego), siège de la psychologie qui en est l’outil, peut être considéré comme la construction de chaque humain pour répondre à la nécessité d’adaptation au monde. Or s’adapter au monde ne peut se faire la plupart du temps sans « collage », voire sans fusion au monde, au moins temporairement. Le moi est résolument ancré dans le monde et il ne peut en être autrement, mais assez souvent il s’y perd. Il s’y perd pour ne pas en être exclu, mais aussi pour éviter l’ouvert, l’ouvert qui le révèle à lui-même non plus en tant qu’ego mais en tant que « ce qu’il est ». Mais « ce qu’il est » ne se laisse pas saisir, car quand il se laisse saisir il devient moi. Moi est du domaine de l’objet sur lequel on peut se pencher pou l’étudier, l’analyser etc …. L’ouvert ne dévoile pas le moi. Le moi ne se révèle pas, il se constate. Ce qui peut se dévoiler ou se révéler c’est « ce que je suis », mais « ce que je suis » non pas à cet instant mais « ce que je suis » toujours en recherche de ce qui m’échappe dès que cela m’est révélé. « Ce que je suis », toujours en tension vers…, toujours dans l’insaisissable, c’est ce que j’appelle le sujet. Or être sujet n’est pas chose facile, et surtout n’est pas chose constamment possible. En effet, dans cet état de « tension vers… », se pose tôt ou tard, mais je pense très tôt, peut-être même dès qu’il y a de la vie, la possibilité d’une finitude, et peut-être par là la première ébauche d’une temporalité. C’est ce rapport à la finitude qui risque d’éloigner le sujet de ce qu’il est, sujet en relation constante avec lui-même et le monde, pour l’amener à devenir un Moi, non pas uniquement en relation, mais collé à l’autre et au monde et l’amener ainsi à être plus souvent objet que sujet, car essayant d’évacuer le problème de la finitude, mais aussi le fait d’être toujours dans cet état de recevoir ce qui nous est révélé de « ce que nous sommes » et du monde. En effet le monde n’est pas quelque chose à la découverte de laquelle nous allons, mais lui aussi se révèle à nous et nous est révélé, et il n’est pas si simple de le recevoir dans ce qu’il est et non pas dans ce que aimerions qu’il soit comme c’est souvent le cas !…

Le monde est comme le sujet, on peut certes le saisir, le figer, l’analyser, l’étudier, comme on fait avec le moi, mais ce n’est plus le monde en tant que tel que nous visons alors, c’est un objet. Le monde en tant que tel se dévoile constamment et ne peut se laisser figer. Or il me semble que l’humain est ainsi fait qu’il ne peut constamment se trouver dans la situation d’être toujours en son propre dévoilement, et ne peut pas non plus toujours être dans cette attitude de passivité (ou passibilité comme le dit H. Maldiney) qui ;’impose pour pouvoir recevoir le dévoilement, le dévoilement du monde (et des autres) et celui de « ce qu’il est ».

Certains humains pour de multiples raisons ont encore plus de difficultés que d’autres à accepter ce dévoilement et par le fait même d’être sujet. Il me semble que ce que nous appelons en psychiatrie psychose, névrose, psychopathie, autisme, etc., sont des moyens pour éviter les face à face du sujet avec lui-même, ou du sujet avec le monde et d’être sujet au sens où nous avons venons de le dire. Ce sont des moyens utilisés pour répondre à la nécessité de s’objectiver, de se figer, d’objectiver et de figer l’autre et le monde. Position tout aussi impossible que celle d’être toujours sujet, car l’autre, le monde, et parfois soi-même ne se laissent pas toujours aussi facilement objectiver. C’est cette difficulté d’être sujet, c’est-à-dire d’accepter son propre dévoilement et celui du monde, qui m’est apparue au fil du temps chez ces enfants, et c’est peut-être, à mon sens, en grande partie cela qui rend si difficile d’éventuelles améliorations ou guérisons.

Le fait que, dans la situation de représentation théâtrale, de danse ou de « concert », ces enfants semblent pouvoir accepter d’advenir à eux-mêmes et au monde et de laisser le monde advenir à eux, m’a toujours questionné. Autant la présence paraît difficile dans le quotidien, autant dans ces situations elle devient possible. On peut se demander si ce n’est pas parce que la situation de représentation est une situation, circonscrite dans le temps et dans l’espace, qu’elle permet cette possibilité. Il me semble que l’attitude de ces enfants est nettement différente lors des vernissages d’expositions de peinture auxquels j’ai assisté. Là, les enfants ne me semblaient pas plus présents que lors des autres moments de la journée. Ne serait-ce pas la séparation matérielle d’avec le public qu’impose la scène qui rend possible cette présence et la capacité d’être sujet? Dans les expositions, ils sont au milieu du public et la présence paraît alors aussi difficile qu’elle l’est habituellement. Il est vrai que pour qu’il y ait possibilité de présence, il faut qu’il y ait un espace pour qu’elle puisse émerger. Cet espace est un espace virtuel mais chez ces personnes il semble qu’il faille que cet espace, ainsi que le temps d’ailleurs, soient matérialisés pour que la présence, ou le sujet puissent se dévoiler et être acceptés. Cette présence, dès que l’espace et le temps n’ont plus de limites matérielles, devient impossible ou plus exactement «manquée» comme le dit Maldiney. […]  »

Revue Française de Yoga, n°29, « De la relation corps-esprit » , janvier 2004, pp. 137-153

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