Le Monde du Yoga

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Cent heures pour l’éternité

Publié le 18 septembre 2003

Pèlerinage des plus meurtriers, tant la route de boue et de glace est dure, et la foule compacte et galvanisée difficile à contrôler, Amarnath est aussi l’un des plus bouleversants : la beauté des paysages himalayens et l’exaltation des uns et des autres, quelle que soit leur condition physique ou matérielle, unis dans la foi sans distinction de caste, est absolument saisissante.

« On sait que tout Hindou qui se respecte passe beaucoup de temps en immersion dans les rivières sacrées et parcourt de nombreux kilomètres pour effectuer des pèlerinages, rites révélant l’omniprésence de la religion dans la vie d’un Indien.

En Occident, nous avons perdu cette tradition de visiter et vénérer les lieux saints, tradition qui pourtant existait il y a encore peu de temps. Le pèlerinage apparaît malgré cela comme un fait universel, car il est toujours pratiqué dans le monde, même si ce n’est que par un nombre restreint de fidèles. Pourquoi donc partir en pèlerinage?

Les motivations sont profondes. C’est une mise en situation exceptionnelle que cette aventure puisque l’horizontalité – les liens entre les participants – et la verticalité – la présence du sacré – sont réunis. Le pèlerinage est marche à un lieu sacré, un espace est défini et sacralisé. Il y à corps à corps de l’homme avec l’espace et la rencontre avec « l’au-delà ». Le combat est vécu dans le dénuement – à pied muni d’un baluchon – et le « peregrinus » entre en mutation. Le pèlerin est étranger à l’espace et se fait étranger à lui-même, il vit une existence autre tout en se fondant dans la masse car l’expérience est aussi collective. L’espace qu’il faut vaincre devient moyen thérapeutique vers la libération de l’être, car tel est le but de l’effort.

Le pèlerinage est une force dynamique et pour qu’il existe, il lui faut un départ, un cheminement et un but difficilement accessible ou lointain. L’espace et le temps s’en trouvent éclatés. Rompant avec son vécu quotidien le pèlerin sort de l’existence ordinaire pour partir en quête de l’immortalité où l’angoisse et l’espérance sont étroitement liées. Le pèlerinage devient un triomphe sur la mort et un hymne à la puissance de la vie.

• Le groupe est porté par une force qui le dépasse et s’imprégnant de l’espace sacré atteint la libération. C’est une société extraordinaire et éphémère, extraordinaire par l’union totale des sexes, âges et hiérarchies (les castes en Inde), éphémère car ceci dure le temps linéaire du pèlerinage mais est consacré par la mémoire qui distille l’expérience. Le groupe est uni dans la dignité qui est conférée à celui ayant accompli le pèlerinage. Tous participent à l’attouchement de l’objet sacral dans un même contact.

• Pour qu’il y ait pèlerinage, il faut un objet sacré. Celui-ci a souvent valeur phallique et dans le cas du Lingam de Shiva, elle est évidente. Il y a verticalité du culte aux sens propre et figuré.

Comment ce moment privilégié de rencontre avec le divin s’inscrit-il dans la tradition Hindoue ?

L’Himalaya, toit du monde est le lieu d’élection où l’on peut dialoguer avec Dieu car c’est là sa demeure. C’est la montagne sacrée de l’Hindouisme, elle est source de vie puisque les trois plus grands fleuves de l’Inde – l’Indus, le Gange et le Brahmapoutre – y prennent leur source. Lieu privilégié s’il en est pour la rencontre avec le divin dans l’infinité immaculée de ses paysages. C’est pourquoi des milliers de pèlerins viennent escalader les cols pour visiter la demeure de Shiva sise à la grotte d’Amarnath.

L’origine de ce pèlerinage remonte à plus de 1 000 ans avant notre ère. Après être tombé dans l’oubli au XVIIIe siècle, c’est grâce à un berger musulman que les Hindous renouèrent avec la tradition. Celui-ci redécouvrit la grotte par hasard et se souvint de la légende d’Amarnath. Il en informa les autorités religieuses moyennant rémunération. Ses descendants reçoivent encore jusqu’à ce jour le quart des offrandes déposées dans la grotte à la pleine lune du mois d’août.

Amarnath, à 4200 m d’altitude au cour de l’Himalaya, fait partie de l’état du Cachemire en Inde du Nord. Plus de 20 000 pèlerins marchent pendant 4 jours pour vaincre les 47 km qui mènent au sanctuaire. Seule la promesse de la non réincarnation va pousser ces milliers de pèlerins à dépasser leurs limites physiques et après bien des souffrances – Amarnath est l’un des pèlerinages les plus difficiles et les plus meurtriers de toute l’Inde – et une longue attente, ils pourront enfin toucher le lingam de glace de Shiva, gage de l’éternité, vainqueur du « samsara « .

[…]
Pahalgam, charmant petit village de montagne, est submergé par la foule. Tout le monde s’agite, ce sont les ultimes préparatifs avant d’entamer ce que d’aucuns ont appelé « Le pèlerinage de la mort ». Pourtant sous le ciel de mousson, nulle inquiétude ne règne. Une grande fébrilité anime les passants de la rue principale, là où sont les échoppes qui sauvent du dernier oubli.

Il est vrai que de nombreuses tâches sont exigées: prévoir la nourriture pour les 6 jours de marche (aller-retour), s’occuper de la location du matériel, genre imperméables, chaussures, couvertures, bâtons suivant la somme dont on dispose. Les plus riches testent leurs poneys, mais très peu s’offrent ce luxe – l’équivalent d’un mois de salaire pour un ingénieur – et beaucoup partiront à pied, à demi nus, imitant Shiva qui pour parvenir à la grotte s’est démuni de tout. Beaucoup plus précieuses que le minimum vital sont les offrandes au dieu. On n’hésite pas alors à se charger de noix de coco et autres objets peu légers.

A 4 heures du matin, sous une pluie battante, les gourous et les sadhus ouvrent la marche. Ils sont vêtus d’habits orange éclatants et portent des casques ornés de plumeaux. Ils partent toujours en tête, personne ne doit souiller le sol avant eux. Le départ s’effectue toute la matinée car la foule s’étire en un long ruban dont on ne sait jamais la fin. Dans la lumière voilée du petit matin avec les feux des campements, les ballots, les gens partant à la queue leu leu, je me prends à penser à l’exode de 1947, lors de la partition de l’Inde car il y a ce matin quelque chose de dramatique et solennel dans l’air.

Notre étape compte seize kilomètres avant d’atteindre le premier campement, Chandawari. Ce qui frappe avant tout dans cette foule en marche, c’est la diversité. Il y a là des Indiens de toutes classes, de tous gabarits, les dodus, les rachitiques, les bébés, les vieillards, les sportifs, les infirmes, tous sont unis dans un même effort, allant vers le même but et c’est précisément à cet instant que l’on a conscience de vivre un lien horizontal très fort en tendant vers la verticalité du lien divin matérialisé par celle on ne peut plus évidente de l’Himalaya.

Certains pèlerins sont pieds nus, d’autres ont pu s’offrir des baskets blanches et les chaussettes assorties, mais dans la gadoue du petit matin, le blanc n’est déjà plus qu’un souvenir.

Très peu ont trouvé des chaussures à leur taille, elles sont en général trop grandes. Chaussés de plastique ou de semelles en jonc tressé, tous marchent à bonne allure. Comme il a beaucoup plu, la boue colle aux chaussures, les rendant plus lourdes et on finit par les porter à la main.

Mais déjà, nous peinons à la première montée, particulièrement les « coolies « , petits hommes maigres et âgés qui trébuchent, complètement pliés en deux. Ils ont des mollets si maigres qu’on n’oserait pas leur confier un sac de provisions pour plus de 500 mètres et pourtant sous mes yeux on a pesé la charge de l’un d’entre eux – 39 kilos! -. […]

Et comment ne pas remarquer ces Indiens et Indiennes venus des quatre coins de l’Inde, gros et gras, repus de roupies et de repas qui se font porter par la maigreur de quatre, voire de six petits hommes -parfois infirmes!- mais dont le seul salaire est celui de la sueur. C’est l’unique occasion pour eux de gagner de quoi vivre jusqu’au prochain pèlerinage. Il faut les voir s’élancer sur les raccourcis pour tromper les kilomètres mais certainement pas la fatigue. Unis par les mêmes gouttes de sueur, les coolies font de même, leurs grandes antennes de tente piquant vers la colline. 39 kilos! elles sont légères aujourd’hui, demain sil pleut… elles pèseront le double!

[…]
Des sadhus, il y en a partout, de toutes les consistances. On remarque bien sûr ceux qui sont nus, couverts de cendres (comment vont-ils faire cette nuit par – 10° puis sur les glaciers à plus de 4000m?). Seul Shiva peut les aider. Tous portent l’un de ses attributs, ceux qui ont pu le faire ont adopté sa coiffure, énorme chignon posé un peu n’importe où sur la tête. Les uns arborent un magnifique trident, un cobra ou des objets qui deviennent aussi cabalistiques que les prières qu’ils marmonnent sans cesse. L’un d’eux nous double à grands pas comme propulsé par le fameux mantra « 0m Namah Shivaya » qui veut dire « Shiva est l’incarnation de l’absolu ». J’ai encore une pensée attendrie pour celui qui n’avait que son bâton de pèlerin et le petit seau en laiton que porte tout Indien et qui lui sert à y mettre sa nourriture, mais là, tout au fond, point de riz, dans un peu d’eau reposait un minuscule lingam. […]

Ce n’est qu’en préparant le repas du soir qu’une sensation forte s’impose à moi: je ne peux l’ignorer, je viens de traverser des paysages hors du commun, dont le camaïeu de verts n’a pas cessé de m’éblouir; paysages qui par leur verticalité et leur vastitude attirent l’essentiel de votre être vers les sphères cristallines, aussi pures, aussi rares que l’air des vertigineux sommets. Il faut s’être préparé à recevoir cette terre d’exception qui s’impose à vous par sa grandiose et indicible beauté. Elle se mérite, il faut se river au sol afin de ne pas se laisser enivrer d’éther et submerger par cette infinie récompense. Pourtant, il faut l’accueillir en plein coeur et faire vibrer le choc de la rencontre en tout son être. Allons… méditons.

[…]
Le sentier serpente indéfiniment, enlaçant la montagne pour mieux la câliner, la contourner, la posséder. Les piétons choisissent des raccourcis abrupts, gain de temps certes sur la souffrance, il faut en finir au plus vite. Deux aveugles ont suivi le flot et se retrouvent parmi les débris schisteux d’une pente raide. Ils trébuchent et tâtonnent en se tenant par la main, le premier a les pieds en sang. Image saisissante. Comment rester indifférent? Il faut les aider à s’en sortir et les remettre sur un chemin moins accidenté. Plus loin, un unijambiste sautille de pierre en pierre. Survivra-t-il? Son voeu le plus cher est sans doute d’aller à la grotte et libéré de toute réincarnation s’y endormir pour l’éternité. Combien entreprennent ce curieux chemin de croix dans ce seul but? […]

A 200 m de la grotte, les choses s’aggravent. La foule agglutinée est en folie. Pas question de nous étouffer dans cette hystérie collective comme cette italienne qui l’année passée a payé sa curiosité de sa vie en se faisant piétiner à mort. On nous a avertis. La foule est terrible et meurtrière, à l’image de Shiva. Mais ce dieu puissant avait dû décider qu’il nous verrait face à face. C’est en effet grâce à un extraordinaire coup de chance que nous avons pu pénétrer dans le Saint des Saints. Au cours du pèlerinage nous nous étions faits des amis et ce sont eux qui maintenant par un heureux concours de circonstances vont nous permettre d’utiliser une voie inhabituelle -dangereuse aussi – mais sûre pour atteindre le but.

Sommes-nous soudain contaminés par la démence ambiante? Difficile à dire. En tout cas, nous perdons toute notion excepté celle de nous en sortir vivants. Éviter les coups de gourdin qui pleuvent de toutes parts, parer aux gesticulations des sadhus surpris de nous voir dans leur sanctuaire, mais aussi tenter de voir l’objet sacré, le seul lingam naturel en glace de toute l’Inde, telles sont nos préoccupations du moment dans le lieu divin. Une poignée de fidèles sont prostrés sur le lingam, en transe totale. La grotte en elle-même n’admet qu’une dizaine de personnes. Une grille juste à l’entrée filtre les pèlerins. On entend des cris de fureur, des rugissements qui viennent des corps compressés contre les barreaux. L’impatience est à son paroxysme. On ne s’étonne plus qu’il y ait de nombreux blessés. Un hélicoptère emporte les cas graves et l’on voit les hommes de la Croix-Rouge monter les marches de la grotte quatre à quatre avec leur trousse de secours. Lorsque la police entrouvre la grille, ce ne sont pas des êtres humains qui en un bond s’affalent sur le lingam dans l’extase de leur vie. Ces gens-là sont allés au-delà de leurs forces, de leurs limites, de leur patience. Le darshan de Shiva, c’est aussi pour eux aller au-delà de leurs espérances. Ils en perdent la raison car ils sont ici directement en présence d’un absolu, ineffable qui dépasse infiniment leurs conceptions humaines. Combien choisissent de mourir sur le champ? Si seulement la mort les prenait tout de suite, c’est la libération, plus de karma. Mourir en regardant Shiva dans son essentielle manifestation, celle de sa destruction en même temps que celle de son énergie créatrice.
[…]”

Les carnets du yoga, n°69, mai 1985, pp. 2-12; et n°70, juin 1985, pp. 2-8.

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