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Dans l’oubli de nos métamorphoses : la mort et la sculpture du vivant

Publié le 22 août 2005

Toute cellule ayant la capacité de s’autodétruire, la vie humaine semble bien précaire. La question du suicide dépasse certes le domaine scientifique pour rejoindre le débat philosophique. Mais la recherche biologique, mise ici en parallèle avec la mythologie, constitue un éclairage fondamental.

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LA MORT AU COEUR DU VIVANT

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Aujourd’hui, nous savons que chacune de nos cellules possède, durant toute son existence, le pouvoir à tout moment de s’autodétruire en quelques heures. La survie de l’ensemble des cellules qui nous composent – notre propre survie – dépend, jour après jour, de leur capacité à percevoir, dans l’environnement de notre corps, le langage des signaux émis par d’autres cellules qui seuls leur permettent de réprimer le déclenchement de leur autodestruction.

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Nous sommes des sociétés cellulaires dont chacune des composantes vit « en sursis », et dont aucune ne peut survivre seule. Le destin de chacune de nos cellules dépend en permanence de la qualité des liens provisoires qu’elle est capable de tisser avec son environnement. Et c’est sur cette interdépendance dépourvue d’alternative qu’est scellée notre existence.

Cette fragilité, cette précarité, ce sursis permanent, et l’interdépendance qu’ils font naître entre nos cellules, sont l’une des sources essentielles de notre pérennité et de notre plasticité, permettant à nos corps de se reconstruire en permanence, et de s’adapter à des environnements perpétuellement changeants.

Ces concepts et ces données ont bouleversé en profondeur notre représentation du fonctionnement de nos corps, ont conduit à une réinterprétation des causes de la plupart de nos maladies, et ouvert des perspectives nouvelles pour leur traitement. Elle ont commencé de transformer notre manière d’appréhender le vieillissement, et à une tout autre échelle, certains aspects de la longue histoire de l’évolution du vivant qui nous a donné naissance. Et à l’image ancienne de la mort comme une faucheuse aveugle, surgissant du dehors pour détruire, s’est progressivement surimposée une image radicalement nouvelle, celle d’un sculpteur, au coeur du vivant, à l’oeuvre dans l’émergence de la complexité.

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LA DECISION DE VIVRE OU DE MOURIR: ULYSSE, ORPHÉE ET LE CHANT DES SIRÈNES

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Quelles qu’ aient été les précautions qu’a pu prendre la communauté scientifique qui explorait la mort cellulaire, des termes et des concepts tels que « le choix de vivre ou de mourir », ou « la décision du suicide », ne pouvaient pas être – et n’ont pas été des termes et des concepts émotionnellement neutres.

Ils nous renvoient à ce que nous associons le plus profondément à l’idée de nature humaine : le libre-arbitre, et le pouvoir ultime de décider de mettre fin à notre existence.

« L’acte philosophique authentique est le suicide ; c’est là le commencement réel de toute philosophie », écrivait Novalis à la fin du XVIIIe siècle. Et cent cinquante ans plus tard, Albert Camus reprenait, dans les premières lignes du Mythe de Sisyphe : « Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux, c’est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie. Le reste vient ensuite. Ce sont des jeux ; […] il faut d’abord répondre. »

Mais dans certains textes de la mythologie grecque, la décision de vivre ou de mourir ne résulte pas d’une plongée dans un abîme philosophique, mais plus simplement d’une succession d’étapes, d’une cascade de signaux et de réponses à ces signaux, où interviennent la séduction, l’intelligence et la ruse.

Il est un passage de l’Odyssée où la magicienne Circé indique à Ulysse qui va la quitter le périple qu’il doit accomplir avec ses compagnons pour regagner Ithaque, et les dangers qui le menacent: « Il vous faudra d’abord passer près des Sirènes. Elles charment tous les mortels qui les approchent. Mais bien fou celui qui relâche pour entendre leurs chants. » Leur chant conduit à la mort. Et Circé donne deux conseils à Ulysse : « Pétris de la cire à la douceur de miel, et de tes compagnons bouche les deux oreilles: que pas un d’eux n’entende ! Toi […] écoute, si tu veux, mais pieds et mains liés, […] fais-toi fixer au mât, et si tu les priais de desserrer les noeuds, que tes gens aussitôt donnent un tour de plus. » Ainsi, Ulysse put connaître le chant qui provoque la mort, et survivre.

Les biologistes découvrirent deux moyens pour empêcher les cellules de s’autodétruire en réponse à un signal de mort. Le premier était d’utiliser certaines substances chimiques – certains médicaments – qui empêchent la cellule de percevoir le signal. Comme les marins d’Ulysse aux oreilles bouchées par la cire, la cellule devenait sourde au chant qui conduit à la mort. Un deuxième moyen était d’utiliser des substances chimiques qui paralysent la cellule, l’empêchant, en réponse au signal qu’elle avait perçu, de fabriquer les armes qui lui permettent de s’autodétruire. Pareille à Ulysse attaché au mât de son navire, la cellule devenait alors incapable de répondre au chant qu’elle percevait.

Ces deux moyens, ces deux tours, ces deux ruses utilisés par les biologistes pour empêcher un signal de déclencher le suicide sont – comme la cire et les liens – de nature artificielle. Mais les signaux qui permettent normalement à une cellule de ne pas s’autodétruire sont des signaux naturels émis par le corps.

Il y a, dans la mythologie grecque, un autre récit qui nous parle du chant des Sirènes. Il s’agit de l’expédition des Argonautes, qui conduit Jason vers la Toison d’or. Le poète Orphée est à bord du navire qui approche du territoire des Sirènes. Soudain se fait entendre le chant qui conduit à la mort. Mais Orphée commence alors à jouer de sa cithare. Au chant des Sirènes se mêle le chant d’ Orphée, et le chant des Sirènes perd le pouvoir de donner la mort. Le chant d’ Orphée est un chant de vie qui se mêle au chant de mort et s’y surimpose.

C’est de cette manière que s’exerce le contrôle, par les signaux du corps, de la vie et de la mort des cellules qui le composent. Quand, dans des conditions qui devraient conduire à sa mort, une cellule perçoit un signal de survie, elle réprime le déclenchement de son suicide.

Ainsi se dessinent, de manière métaphorique, dans deux légendes vieilles de près de trois mille ans – l’Odyssée et le récit de l’expédition des Argonautes -, certaines des composantes essentielles du suicide cellulaire.

Le destin individuel des cellules n’est pas prédéterminé. Dans le dialogue qui s’établit entre les différentes populations cellulaires qui composent le corps, c’est du langage – des signaux – qu’échangent les cellules que dépend leur survie ou leur mort. Dans un environnement donné, à un instant donné, une cellule va s’autodétruire « sauf si … ». Sauf si elle perçoit un signal de survie qui seul lui permettra de réprimer le déclenchement de son suicide.

Il existe de nombreuses représentations mythiques et philosophiques du suicide, mais cette histoire du chant des Sirènes présente, à mon sens, un intérêt particulier: elle nous révèle qu’on peut intégrer la notion de suicide dans un cadre conceptuel qui concilie l’anthropomorphisme avec une représentation simple et mécanistique des phénomènes qui conduisent à son déclenchement ou à son blocage.

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Revue Française de Yoga, n° 23, « Le sens de la vie », janvier 2001, pp. 111-146

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