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Devenir philosophe de sa propre vie

Publié le 23 août 2005

De révolution en révolution, le XXe siècle a ébranlé de nombreuses institutions et nous a contraint à trouver nous-mêmes le sens à donner à notre existence. Cette quête peut s’articuler autour de deux questions fondamentales, à savoir la nature du réel et la nature de la conscience humaine.

(…)

La question du sens ne peut pas être mise, purement et simplement, en veilleuse. Même si nous souhaitions l’oublier, l’évolution du monde au cours des dernières années du XXe siècle n’a fait, au contraire, que l’amplifier et le processus s’est accéléré au cours des vingt dernières années. En effet, trois révolutions sont en cours:

– une révolution économique qui nous rend tous dépendants des marchés financiers à l’échelle de la planète. On l’appelle la mondialisation,

– la révolution du numérique qui permet, grâce à l’écriture binaire, de coder toute information disponible en ce monde. Elle bouleverse notre rapport à l’espace et au temps.

– la révolution génétique qui nous donne progressivement la maîtrise du génome humain. Elle pose la question de notre responsabilité à l’égard non seulement des individus mais encore à l’égard de l’avenir de l’espèce.

Nous ne pouvons prévoir aujourd’hui toutes les conséquences de ces trois bouleversements. Chacun d’entre eux et les trois conjugués posent à la conscience humaine des questions radicalement nouvelles qui renvoient, par un biais ou un autre, à la question du sens. Du sens de nos vies individuelles certes, mais aussi du sens de nos identités comme aussi du sens collectif de l’humanité.

Ce n’est donc nullement une surprise d’assister au retour de la philosophie dans nos sociétés. Au cours des dernières années, la philosophie est sortie des universités et des instituts qui en avaient autrefois un quasi monopole. Elle a conquis les cafés. Ses livres deviennent des best sellers. Elle se fait même une place dans la littérature romanesque. Bref, elle occupe une place de plus en plus importante dans le lieu de tout le monde.

C’est que nous ne pouvons plus déléguer à personne le soin de penser notre vie à notre place. Nous ne pouvons plus attribuer à une institution le soin de décider pour nous, ce que nous devons penser, ce que nous devons croire, ce que nous devons faire de nos vies. Il nous revient de passer toutes les hypothèses émises, toutes les options envisagées, toutes les solutions proposées, au crible de notre appréciation personnelle et, si possible, de notre esprit critique. Il nous revient de sécréter en nous une nouvelle cohérence interne, chaque fois que l’édifice précédent est ébranlé dans ses fondements par de nouvelles avancées scientifiques ou techniques ou encore par la confrontation avec des points de vue qui nous surprennent parce que nous ne les avions encore jamais envisagés.

Certes, la philosophie n’a pas la prétention d’apporter la réponse à toute interrogation posée. Son rôle n’est pas de livrer des réponses mais de nous aider à mieux formuler les questions : à en clarifier les présupposés et à explorer les différentes manières de les aborder. Elle nous amène à mettre en évidence nos propres postulats. Ceux que nous posons en préliminaires à notre réflexion et que nous avons toujours tendance à occulter. Elle nous aide ainsi à élaborer notre propre méthodologie pour traiter des questions les plus fondamentales de la vie. Elle se met à notre service pour nous permettre d’élucider ce que nos prises de position doivent à la raison et ce qu’elles doivent à des options personnelles, légitimes sans doute, bien qu’impossibles à justifier sur le plan de la stricte rationalité.

Au cours de ces dernières années, je me suis bien souvent contenté d’engager mes interlocuteurs à cette réflexion personnelle. Peu ou prou, nous sommes tous amenés à poser les mêmes questions. Mais nul ne peut préjuger du type de réponse que chacun d’entre nous est susceptible d’y apporter. Ce retour à la philosophie implique un infini respect des options de chacun. Ici, il n’y a pas d’orthodoxie. Tout au plus des procédures à respecter et à soumettre à la critique. Personne n’a de titre à imposer ses propres convictions. Tout prosélytisme est exclu. Seul reste ouvert le partage des cheminements et des points de vue auxquels ils conduisent.

En ce qui me concerne, plus j’avance dans la vie et plus le panorama qui s’ouvre devant moi semble se simplifier. Je ne suis plus assailli par mille questions différentes. Peu à peu, deux questions fondamentales s’imposent à mon esprit. J’ai le sentiment que si je parvenais à les résoudre, toutes les autres s’en trouveraient éclairées.

La première touche à la vraie nature du réel.

Cette question me semble si fondamentale qu’elle m’apparaît comme le moteur d’une grande partie de l’activité humaine. Les philosophes mais aussi les scientifiques, les artistes, les mystiques, tous accomplissent, selon une approche différente, un véritable voyage au coeur du réel. Tous s’efforcent de l’atteindre ou du moins de s’en approcher. Quelle est la réalité ultime des phénomènes dont nous avons connaissance et dont nous faisons partie ? C’est en fonction de la réponse qu’elles apportent à cette question que se séparent les grandes familles philosophiques et religieuses. Ces phénomènes existent-ils par eux-mêmes ? Ou bien ont-ils un fondement qui les soutient dans l’existence ? Ces phénomènes ont-ils une consistance telle qu’elle exige une cause ? Ou sont-ils davantage de l’ordre d’une illusion qui ne requiert nullement que l’on s’inquiète de leur raison d’exister ?

De la manière dont nous concevons la vraie nature du réel dépend directement la vision que nous avons du monde et par suite, du rôle, qu’en tant qu’êtres humains, nous avons à y jouer.

La seconde question fondamentale, – qui est en fait très liée à la réponse que nous apportons à la première -, porte sur la vraie nature de la conscience humaine.

Que l’exercice de la conscience au cours d’une vie humaine soit lié au bon fonctionnement physico-chimique du cerveau, personne ne le conteste. Mais cette constatation est-elle suffisante pour rendre compte de sa véritable nature ? Quand la conscience n’est plus conscience de ceci ou de cela mais pure conscience d’être conscient, c’est-à-dire quand elle est pleinement réflexive, sommes-nous absolument certains qu’il y a continuité absolue entre elle et l’activité biologique du cerveau ? Sommes-nous certains qu’il n’y a pas, au contraire, rupture, solution de continuité ? Notre conscience est-elle simplement le fruit de notre cerveau ou au contraire notre cerveau est-il à ce point sophistiqué qu’il est capable de capter un niveau de conscience qui est d’un autre ordre? Nous expérimentons déjà plusieurs modes d’exercice de la conscience (le rêve, l’éveil, la méditation). Sommes-nous sûrs d’avoir achevé notre exploration de toutes ses modalités possibles ?

Ce n’est pas ici le lieu d’exposer mon propre point de vue sur ces deux questions fondamentales. Différentes options ont été défendues au cours des siècles et le sont encore aujourd’hui. Quand vous serez parvenus à définir votre position personnelle tant par rapport à l’une que par rapport à l’autre, vous aurez accompli un grand pas pour devenir les philosophes de vos propres vies.

Revue Française de Yoga, n° 23, « Le sens de la vie », janvier 2001, pp. 231-235

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