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Etre créatif : donner du sens à la vie

par Varenka Marc Olivier Marc | Publié le 23 août 2005

L’expérience de la création est vécue par le foetus qui hallucine le monde avant de se reconnaître en lui ; la créativité semble donc innée à l’être humain. Cependant le pouvoir créateur reste inaccessible à la conscience tout au long de l’existence, sauf peut-être dans le cadre d’une expérience mystique.

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Il semble bien que ce que nous nommons un état créatif soit la conséquence d’une expérience première d’avoir été créateur qui aurait été suffisamment bien entretenue tout au long des premières années de notre vie. Nous avons donc halluciné le monde et le monde était là ! Et quand il nous est apparu, nous nous y sommes reconnus (re-co-naître = renaître avec), nous l’avons créé en même temps qu’il nous faisait naître à nous-mêmes.

Mais de quelle manière avons-nous été créateur ? Comment cela a-t-il bien pu se passer ?

Nous pouvons aujourd’hui suivre du regard la croissance d’un bébé in utero depuis sa conception jusqu’à sa naissance. De plus, les moyens que nous offre l’optique nous font découvrir que notre organisme « reproduit » tous les éléments vivants qui constituent la biosphère. Nous avons ainsi re-produit toutes les phases de la formation et de l’évolution du minéral, des végétaux, des animaux et de l’homme. Notre ossature est minérale, nos systèmes veineux, artériel et neuronal reproduisent les formes du végétal, de même que chacune de nos cellules nerveuses. Nous nous sommes enracinés dans l’utérus de notre mère à la manière des plantes, puis avons au bout de notre tronc-cordon pris un aspect de corde, première forme de vie animale au fond des mers, puis celle de reptile, avant d’atteindre celle de mammifère quadrupède pour enfin atteindre celle qui nous est spécifique.

Ce serait donc grâce à ces neuf mois de vie intra-utérine qu’en arrivant au monde nous étions la mémoire de l’univers. Et cette expérience de la création a constitué la richesse universelle de l’inconscient.

Dès lors, au moment de notre naissance, tout ne fut plus qu’une affaire de révélateur: après neuf mois d’impression dans la chambre noire de l’utérus, neuf autres mois au moins ont été nécessaires pour que l’univers nous tienne lieu de révélateur. Nous nous y sommes « reconnus » et avons ainsi pu acquérir le sentiment d’en faire partie. La biosphère a agi comme révélateur de notre expérience inconsciente de créateur de l’univers.

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Quand nous étions enfants nous étions particulièrement créatifs. Nous connaissions certainement des moments où nous ne l’étions pas, peut-être quand nous étions préoccupés par la tristesse de notre mère, de notre père, ou par quelque autre situation. Alors le ciel se couvrait et nous n’avions plus envie de rien ; nous nous sentions menacés par un état dépressif. Mais par contre quand nous la sentions heureuse alors il suffisait qu’on nous mette une feuille de papier et des crayons entre les mains pour que, tout à coup, nous retrouvions notre envie de jouer avec la vie en créant à nouveau le monde. La créativité était revenue !

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Nous avons évoqué l’état créatif de l’enfant provenant de l’expérience de la création du monde et l’état créateur de l’artiste, mais il est une autre dimension de la création où l’être se confond avec l’état de créateur comme il fut confondu avec lui in utero. Cette dimension se laisse parfois entrevoir au cours d’une psychanalyse. Le pédiatre-psychanalyste anglais D.W. Winnicott a tenté de définir cette réalité intérieure initiale qu’il a nommé « expérience de l’être ».

Même s’il a recours aux concepts classiques de la psychanalyse on perçoit qu’ils ne sont pas pour lui tout à fait adéquats à ce qu’il cherche à mettre en lumière, que l’idée même d’inconscient imposée à Freud par le fonctionnement psycho-névrotique ne lui permet pas de signifier cette dimension de l’absence qu’il reconnaît comme un vide nécessaire pour le sujet. La topique freudienne, écrit J.B. Pontalis, semble apparaître à Winnicott comme une construction où le sujet s’est déjà mutilé. Toute notre conception de la réalité psychique s’en trouve modifiée: quelque chose a eu lieu qui n’a pas de lien, tout ce qui détermine l’appareil psychique est hors de prise de celui-ci. Ce qui n’a pas été éprouvé, ce qui échappe à toute possibilité de mémorisation de l’être est au creux de l’être.

En bref, si le psychisme peut exister, c’est qu’il est habité par un état qui n’est pas représentable, qui généralement n’est pas éprouvé, mais qui est pourtant ce qu’il y aurait de plus réel chez l’homme. Winnicott a employé le terme d’« être », parfois même avec un E majuscule, et il serait bien sommaire de l’évacuer sous la désignation péjorative de mysticisme.

Au milieu d’un profond silence, au cours d’une séance de psychanalyse, une jeune femme prononce ces phrases que l’on pourrait croire incohérentes tant elles sont paradoxales : « La chose réelle est la chose qui n’est pas là », et puis « Le négatif c’est la seule chose positive », et encore une autre fois : « Tout ce que j’ai est ce que je n’ai pas. »

L’expérience mystique ne serait-elle pas l’expérience de l’état de Créateur originel qui échapperait à la symbolisation ? Mais le mot « mystique » a été si galvaudé qu’il faut ici en dire deux mots.

La science née de la rationalité l’a confondue avec une idéalisation délirante ; la psychanalyse y a souvent vu un signe de schizophrénie ; les romantiques, au XIXe siècle, une vision poétique; quand à l’esprit du temps, il confond la mystique avec les déviances de certaines sectes aux gourous avides de pouvoirs.

Cette expérience de 1′ « Être » ouvre une porte à une meilleure compréhension d’autres états limites, tel l’autisme. Cet état est indescriptible parce qu’il ne serait pas symbolisable. Il serait néanmoins éprouvable par certains êtres particulièrement solides psychiquement et fortement incarnés, contrairement à ce qu’on en a pu dire, car il se situe à deux doigts de la folie.

Les phrases prononcées par la jeune femme semblent provenir d’un état psychique dont la réalité se trouverait aujourd’hui confirmée scientifiquement par les dernières découvertes de la science des particules. La physique quantique peut aujourd’hui démontrer mathématiquement la réalité de l’état mystique. Elle est en effet en mesure de démontrer qu’une particule de matière est également une onde ou vice versa. Autrement dit quelque part dans l’univers il n’y aurait pas de différence entre esprit et matière. Il y aurait un état qui échapperait à la création du monde, état ni conscient ni inconscient, irreprésentable mais paradoxalement éprouvable. Et c’est là que nous nous tournons vers la mystique pour tenter de le comprendre.

Cet état, nous apprennent les mystiques, ne peut être atteint que dans l’anéantissement. N’est-il pas ce qu’on nomme « extase », « satori » ou « nirvana » selon les voies qu’on emprunte pour y parvenir ? Extase peut-être du bébé juste avant d’entrer dans le monde des représentations, extase qui semble parfois rencontrée par l’autiste, ou extase du mystique.

(…)

Revue Française de Yoga, n° 23, « Le sens de la vie », janvier 2001, pp. 251-259

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