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La mémoire, ce qu’en disent les textes traditionnels indiens

par Andrée Maman | Publié le 17 septembre 2003

Puisque la mémoire est néfaste dans ce qu’elle a de subjectif, c’est-à-dire lorsqu’elle charrie nostalgie et habitudes sclérosantes, il faut tenter de s’en détacher. Les Yoga sutra offrent une méthode pour y arriver, méthode dont l’aboutissement est la suspension du mental. Le sage apparaît alors comme celui qui vit pleinement le moment présent.

« Nous souhaitons d’emblée limiter le propos de cet article à la conception de la mémoire dans le texte traditionnel de base du yoga : les Yoga Sûtra de Patanjali […]

I LA MÉMOIRE: DÉFINITION ET CONCEPTION DANS LES YOGA SUTRA DE PATANJALI.

C’est dans le premier chapitre de ce texte (Samâdhi Pâda) que la mémoire est définie en tant que « vritti  » c’est-à-dire phénomène, manifestation de la conscience au même titre que la connaissance juste, la connaissance erronée, l’imagination et le sommeil; ces vritti, ajoute-t-on, seraient susceptibles d’entraîner des états d’aise ou de malaise, affirmation qui, pour la mémoire qui nous occupe ici, nous permettra d’argumenter sur les conséquences possibles de cette faculté. Car nous verrons qu’elle peut avoir – soit un aspect positif que nous avons déjà évoqué en tant que racine, base, point d’appui, point de départ vers de nouvelles expériences – soit un aspect négatif par sa subjectivité qui juge, compare, enferme dans des habitudes sclérosantes, des comportements répétitifs et des conformismes qui interdisent toute adaptation aux changements inéluctables. La mémoire dans ce contexte est définie (I – 11) en tant que rétention dans le mental et possibilité de re-connaissance des perceptions dont on a déjà fait l’expérience. Il faut se rappeler que le Sutra 2 de ce même chapitre nous donne une définition du yoga en ces termes « Le yoga est l’atténuation (et même, est-il dit parfois, la suppression) des vritti » (déjà définis). Et quand cela est (I – 3), on retrouve son moi véritable, sa vraie « forme » c’est-à-dire, en fait, que le yoga va permettre de « lever les voiles » qui masquent l’identité réelle, va permettre de faire la distinction entre ce que l’on est réellement, profondément et toutes les identifications fausses que l’on croit incarner (ce qui est exprimé dans le I – 4). Cette définition du yoga n’implique pas du tout une disparition du « moi » (image effrayante et souvent redoutée), mais une appréciation de plus en plus lucide de ce « moi » et de ses modes de fonctionnement. Or, la mémoire étant un de ces modes de fonctionnement devra être bien analysée pour être bien comprise dans tous ses aspects. On verra plus loin (I – 20) que cette caractéristique du fonctionnement du mental est considérée comme absolument nécessaire et même à cultiver particulièrement, au même titre qu’une conviction ferme, la volonté et l’intuition pour parvenir à un certain samâdhi au cours duquel la conscience ne s’appuie pas sur l’observation d’objets extérieurs, samâdhi déjà considéré comme plus profond que celui qui aurait pour support des objets matériels; mais encore très éloigné de la qualité du samâdhi dit « sans semence », c’est-à-dire dénué de toute trace, tout résidu de vécu antérieur. Dans le premier stade, la mémoire est encore nécessaire et même souhaitable pour approfondir ses connaissances, pour tirer les conséquences logiques et les leçons des expériences passées, les erreurs pourraient être évitées. Combien serait rapide révolution si l’on était ainsi apte à voir lucidement les conséquences des actes posés et à les utiliser ou les éviter selon les circonstances. Puis plus tard les résidus, les traces laissées par la mémoire risqueraient au contraire de maintenir le mental dans un état de routine sclérosante. On voit donc bien les implications intéressantes à méditer sur les qualités respectives de ces deux types de samâdhi (le premier s’appuyant sur l’observation d’objets extérieurs, le second non): bien que, dans ce premier cas, on commence à entrevoir la possibilité d’une libération à l’égard des contingences matérielles changeantes, il persiste encore des traces dans notre mental, et ces traces nous empêchent de voir clairement ce qui EST;
elles viennent s’interposer entre nous et le réel et en modifient la perception.

Ces traces auxquelles nous faisons allusion constituent bien sûr la mémoire (tant héréditaire qu’individuelle). C’est ce qui est défini dans les Yoga Sûtra en tant que samskâra et vâsana. Ces termes que l’on retrouve très fréquemment dans les textes philosophiques sanskrits méritent une traduction la plus fidèle possible cela permettra d’en saisir davantage la saveur, la portée et le sens profond.

Samskâra est formé autour de la racine KAR qui vient du verbe KRI = faire, fabriquer, le préfixe SAM a toujours une connotation significative de:
complètement, totalement, conformément, parfaitement.
[…]
On y voit donc la notion qu’un ensemble de conditions nous auraient apprêtés, préparés, auraient agi dans un sens donné, pour nous pousser à agir d’une façon particulière, propre à chacun d’entre nous, et ceci même inconsciemment. Il s’agirait donc de prédispositions héréditaires ou congénitales qui expliciteraient notre attitude et nos réactions.
[…]
Quant au terme de vâsana, […]les textes philosophiques le définiraient, avec sa résonance psychologique, comme l’impression inconsciente que nos actes et nos expériences laissent dans l’esprit. Cela signifierait que notre comportement est déterminé de façon inconsciente, subconsciente et consciente aussi par ces tendances non dévoilées. C’est ce qui va justifier que parfois, de façon même inexplicable nous soyons attirés irrésistiblement dans une certaine direction, un choix d’action, une opinion; c’est ce qui va peut-être permettre d’expliquer certains comportements répétitifs, à notre insu, même s’ils ne nous sont pas favorables, comme si l’on était irrésistiblement attiré et fasciné dans une direction donnée, fascination dont on aurait du mal à se défaire.
[…]
Dans ce chapitre nous aimerions commenter le sutra 3 qui fait une jolie comparaison pour exprimer comment le mental peut se transformer: de même que le paysan dans son champ rompt une digue pour diriger l’eau là où elle est nécessaire, il faut pour se transformer créer les conditions adéquates, lever les obstacles qui peuvent surgir sur le chemin, sans volontarisme, mais au contraire en étant tranquillement attentif à ce qui est. Si l’on voulait donc résumer cette conception de la mémoire dans les Yoga Sutra, on pourrait rappeler quelques points importants:

*La mémoire est l’une des facultés majeures du mental, incontournable pour se structurer, se situer, apprendre et progresser.Sous cet aspect, elle est à l’évidence à cultiver précieusement. Toutes les découvertes et tous les progrès qui jalonnent l’histoire de l’humanité n’ont pu exister que grâce à la mémoire collective, à ces maillons du savoir qui, oralement d’abord, puis grâce à l’écrit ont contribué à la transmission du connu; de même, tout être humain ne peut se situer et progresser que grâce à sa mémoire individuelle.

*Mais il est un autre aspect de cette faculté qui serait moins sûrement positif : lié à l’affectivité, à la subjectivité, il inciterait à se confondre en regrets nostalgiques ou à tenter de reproduire des situations qui ont plu ou encore à éviter ce que l’on a durement expérimenté ou enfin à comparer, juger et critiquer de façon stérile tout ceci, pour essayer de modifier les choses dans un sens souhaité. L’énergie dépensée en ce sens empêche évidemment d’accomplir le mieux possible ce qui devrait l’être maintenant. Ce mode de pensée risque d’aboutir à une difficulté d’adaptation, à la peur du changement, à une attitude sclérosée, de repli, préjudiciable à une bonne appréciation et de soi et des autres.

Fonctionner selon ces modalités implique que l’on dépend des contingences extérieures et qu’elles aliènent sans cesse. Mais il ne suffit pas de comprendre intellectuellement les conséquences néfastes de ce second aspect de la mémoire : il faut sentir et expérimenter. Et c’est alors que le yoga nous indique justement une façon humble de se comporter.”

Revue Française de Yoga, n°11, « La mémoire », janvier 1995, pp. 111-123.

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