Le Monde du Yoga

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La musique et la voix

par Jacqueline Assabguy | Publié le 05 août 2005

L’écoute de la voix en tant que musique permet de saisir sa texture, d’entrevoir son texte qui constitue le miroir d’un monde. A la frontière entre le corps et les mots, la voix devient un appel à dépasser son corps réel pour développer une communication au-delà du langage.

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La voix est si étrangement liée à la parole que nous écoutons rarement une voix « en soi ». Nous écoutons ce qu’elle dit. La voix a le statut même du langage que l’on ne croit pouvoir saisir qu’à travers ce qu’il véhicule… « Il nous faudra apprendre à écouter le texte de la voix » déclare R. Barthes. Autrement dit, il nous faudra apprendre à être attentifs à sa texture, sans doute ce que Barthes appelle « son grain », mais aussi, il nous faudra apprendre à écouter son battement, son balancement, son tremblement, son timbre, c’est-à-dire le rythme et la mélodie de « l’ébruitement vocal » ; bref, il nous faudra apprendre à écouter ce par quoi la parole tient au corps.

Entendre la musique d’une voix résulte d’un simple déplacement de l’attention, généralement centrée sur le sens des mots.

TEXTURE ET TEXTE

Etymologiquement, le mot « texte » veut dire « tissu ». Les entrelacs des signes de l’écriture, bien que linéaires, suggèrent les fils d’une étoffe. L’inscription est le garant d’une permanence ; l’écrit est fixé, contrairement à la « parole qui facilement se reprend, s’altère, se renie ». Les écrits restent, dit-on, les paroles s’envolent.

La voix aussi s’envole avec les paroles qu’elle prononce, mais son « grain », pour reprendre le terme de Barthes, renferme des traces plus ou moins contingentes, inscrites comme engrammes ou feuillets d’archives, comme bio-graphie.

Si certaines voix nous touchent, nous impressionnent comme le feraient un roman, un poème ou une oeuvre d’art, c’est sans doute que nous en parvient le texte, comme si à leur écoute nous lisions une histoire : histoire d’une maturation, florilège d’une terre et d’un milieu, recueil d’un passé.

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LA VOIX, FORCE D’APPEL

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Il y a un appétit du regard devant un tableau, notait Lacan, il y a aussi un appétit de l’oreille à l’écoute de certaines voix. Cette faim est la marque, pour l’analyste, d’un investissement pulsionnel de l’objet dont la capture se soldera toujours par une relance, par la recherche d’une pierre, encore plus précieuse, pour le collectionneur.

A ces deux versants de la voix en tant qu’objet s’ajoute une autre polarité.

(…) La voix appelle aussi par le sens qu’elle véhicule dans les serments d’amour ou dans les mots qu’elle enveloppe. Les mêmes mots prononcés par une autre voix n’auraient sûrement pas le même impact. La voix mêle son texte aux mots qu’elle articule : au-delà des énoncés, elle concourt à l’énonciation.

Cette adhérence au registre du sens confère à la voix une polarité qui tend à l’extraire de son statut d’objet pour l’introduire dans l’univers des mots.

La voix, pourrait-on dire, a un statut « frontalier » entre l’objet et les mots ou entre le corps (dont, comme production, elle est l’objet) et les mots.

D. Vasse écrit : « La voix n’est concevable que comme le franchissement qui fonde la limite qu’elle traverse : en tant que traversée fondatrice de la limite, la voix spécifie la limite qui sépare et contre-distingue le corps et le discours ».

Ces discriminations sur le statut de la voix se déduisent du montage que les psychanalystes ont été amenés à concevoir pour intégrer de façon dialectique la dynamique des forces auxquelles notre corps est soumis du fait que nous parlons.

Depuis Freud, chaque apport théorique vise à élucider le fonctionnement de l’appareil dit « psychique », sans toutefois chercher à réduire le vide central qui en est la pièce maîtresse et autour duquel s’organise notre activité désirante. L’apport considérable de J. Lacan fut d’élargir, en quelque sorte, le modèle freudien à la structure du langage.

Pour « jouer de la voix », disions-nous plus haut, l’archer et le souffle sont dirigés depuis un lieu autre, l’instrumentiste est Autre.

C’est qu’une disjonction s’est introduite dans notre corps par le fait du langage. L’être parlant (le « parlêtre » de Lacan) existe en dehors de ses limites corporelles. Il faut nous rendre à l’évidence que nous avons bien un corps réel, celui de la biologie, objet de la médecine, mais que nous ne sommes pas vraiment dedans !

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Sous le charme d’une voix, celui qui écoute se recueille tandis qu’une tension silencieusement l’envahit. Son recueillement n’est pas statique. Au contraire, car la voix par ses modulations et son rythme trace un chemin… qui le met en chemin. La voix lui fait signe et de faire cortège à la voix, celui qui l’écoute s’avance dans une contrée où chaque détour est une découverte. Alors, saisi, tel un enfant dans un jeu de chasse au trésor, il poursuit sa course en direction de la voix jusqu’à ce que, au jour tombant, défait, il finisse par s’enfoncer et se perdre dans l’épaisseur de ses résonances. Mais il s’y perdra comme se perd un cours d’eau qui pourra réapparaître ensuite sous forme de résurgence.

La formation de ce parcours est due aux trois forces appelantes de la voix :
– objet signe qui commande la marche;
– objet visé par la pulsion qui, telle la flèche de Cupidon, se tend vers sa cible. Mais le but atteint ne révèlera que le vide qui se profile derrière les seules résonances vocales : la capture de l’objet se soldera toujours par une relance.
– enfin, l’appel du texte même. Ce parcours est aussi le temps de « lecture » où l’oreille se déploierait dans la texture vocale comme le regard investit un tableau.

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La plupart des grands mystiques entendent des voix auxquelles s’ordonne leur désir de communion avec Dieu. La plupart des grands délirants aussi pour lesquels le langage ne joue plus son rôle de séparation d’avec les choses.

Plus communément, pour chacun d’entre nous, une voix dans sa musique peut faire miroiter l’existence possible d’un état primordial où parler ne serait plus nécessaire. C’est là son pouvoir érotique : créer un lien qui s’élabore en deçà des mots, dans un infra langage, à partir d’un lexique né du corps.

La disjonction qui, du fait du langage, s’est introduite dans son corps, n’empêche pas l’homme de poursuivre inlassablement une quête d’unité.

(…)

Revue Française de Yoga, n° 7, « La voix: une voie », janvier 1993, pp. 135-151

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