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La non-violence dans le bouddhisme : entre rêve et réalité

par Dennis Gira | Publié le 17 août 2005

Le rêve occidental d’une religion non-violente qui s’appuie sur les cinq préceptes fondateurs du bouddhisme se heurte à la dimension d’urgence que revêt la conversion. Dans ce contexte, il s’est avéré légitime de tuer les icchantika, calomniateurs de la Loi bouddhique

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Il s’agira de mettre entre parenthèses ces images idylliques du bouddhisme: elles correspondent bien sûr à une certaine réalité, mais plus encore que la réalité, elles reflètent davantage le rêve (qui est celui de l’Occident) d’une religion qui ait toujours été absolument pure de toute violence. Cette remarque vous explique le sous-titre de cette conférence : « Entre rêve et réalité ». Ce que nous nous proposons de faire, c’est simplement de nuancer cette question de la non-violence dans le bouddhisme, non pas du tout pour montrer que cette tradition serait violente, intolérante, etc. – ce qui serait ridicule – mais plutôt pour voir comment le bouddhisme s’est efforcé à travers les siècles de juguler la violence qui habite tout individu, toute société, toute civilisation. Nous verrons donc quelques-unes des bases théoriques sous-jacentes à la position radicalement non-violente du Bouddha. Nous aborderons aussi la question incontournable de la violence dans le bouddhisme. Car, en effet, dès le début, la communauté bouddhique a été constituée d’hommes et de femmes comme vous et moi, qui n’ont pas toujours contrôlé la violence qui les habitait : être bouddhiste ne signifie pas toujours être éveillé, (pas plus qu’être chrétien ne signifie toujours être saint !). Cette tradition n’a donc évidemment jamais été à l’abri des abus, abus qui se sont manifestés dans le comportement parfois très violent des individus et des institutions bouddhistes – et, à la limite, on peut le comprendre. Mais la violence est si forte en l’homme qu’elle a pu aussi infiltrer certains enseignements et certaines manières de présenter la doctrine bouddhique, ce qui est, à la lettre, incroyable pour de nombreux sympathisants du bouddhisme en France.

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L’OPPOSITION DU BOUDDHISME À TOUTE FORME DE VIOLENCE

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C’est dans les cinq premiers préceptes que se voit peut-être le plus clairement l’appel à la non-violence que tous les bouddhistes, et les moines de manière toute particulière, sont invités à observer . Ces préceptes dans leur ensemble expriment en quoi consiste l’essentiel de l’éthique bouddhiste:

1) s’abstenir de détruire la vie. « La vie » ici doit être comprise dans le sens le plus vaste, animaux compris ; il faut aussi dire que les bouddhistes insistent beaucoup sur l’aspect positif de ce précepte, comme de tous les autres d’ailleurs, car il les invite d’abord à tout faire pour promouvoir la vie;

2) s’abstenir de voler: les moines et les moniales sont invités aussi à s’abstenir de prendre ce qui n’est pas donné;

3) s’abstenir de fornication et de toute impureté : pour les laïcs, pas de relations sexuelles en dehors d’une union stable entre homme et femme ; pour les religieux, c’est l’abstinence totale;

4) s’abstenir de mentir : le mensonge est bien sûr interdit, mais ce précepte interdit également la médisance et toute parole susceptible de causer la haine, l’inimitié, le désaccord entre individus ou groupes de personnes, tout langage brutal ou injurieux, tout bavardage oiseux… En même temps un bouddhiste doit s’efforcer de dire la vérité, d’employer des mots amicaux, agréables, doux, etc.

5) s’abstenir de liqueur fermentée, d’alcool et de toute boisson forte.

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LE SENS DE L’URGENCE DANS LE BOUDDHISME

Si nous arrêtions là notre réflexion, il serait bien difficile de comprendre par quelle voie la violence pourrait s’infiltrer à l’intérieur de cet édifice de pensée extraordinaire. Il faut donc examiner de beaucoup plus près une dimension du bouddhisme dont on parle très peu en Occident, à savoir l’urgence qu’il y a pour chacun à se convertir au bouddhisme, l’urgence qu’il y a pour tout homme à dissiper l’ignorance qui est à la source de sa souffrance et de la violence qui l’habite.

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Il faut savoir aussi que c’est seulement dans l’existence humaine qu’un être peut faire l’expérience de la sagesse nécessaire pour échapper à la prison du samsâra. Or, il est dit que la possibilité de naître comme homme dans ce cycle est extrêmement faible. Et la possibilité de naître comme homme à une période où il y a aussi un Bouddha et où l’on peut entendre sa parole, est encore plus rare. Ce serait comme une tortue, dans un océan immense, qui sortirait la tête pour prendre un peu d’air et ce faisant, la mettrait juste dans le trou du seul tronc d’arbre flottant à la surface. Les félicitations du moine étaient donc vraiment justifiées car nous, les parents, avions donné à deux êtres la possibilité de rencontrer le Bouddha et donc de s’engager sur sa voie. Sans doute y aurait-il d’autres occasions à l’avenir, mais dans combien de milliards d’années ! Vous voyez là quel est le sens de l’urgence dans le bouddhisme.

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DE L’URGENCE À LA VIOLENCE

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La période très importante de « protomahâyâna » (les siècles aux environs du début de notre ère) est rarement évoquée. Et pourtant les études sur cette époque charnière du développement doctrinal au sein de la tradition bouddhique abondent dans les manuels, les dictionnaires et les encyclopédies bouddhiques au Japon. C’est là, par exemple, qu’on peut se familiariser avec le débat très nuancé et parfois virulent à propos de l’existence et du statut des icchantika – c’est-à-dire des êtres dont les racines du bien sont coupées et qui n’avaient aucune possibilité d’arriver à l’Éveil suprême. Il s’agissait des exclus spirituels de l’époque dont parlent de nombreux textes bouddhiques (sutras et commentaires) très respectés des écoles qui commençaient à se former pendant la période proto-mahayanique.

Ces icchantika étaient des calomniateurs de la Loi bouddhique, voire des persécuteurs de la communauté. Le regard que l’institution bouddhique et les bouddhistes convaincus portaient sur eux était très proche, mutatis mutandis, de celui que les institutions et les fidèles monothéistes portaient sur les blasphémateurs. Et souvent le destin de ces icchantika n’était guère différent de celui des blasphémateurs. En effet, selon certains textes bouddhiques, quand il s’agit de protéger la Loi (Dharma), les cinq préceptes (ceux traités plus haut) tombent. Il est donc légitime de tuer ceux qui s’opposent à la Loi bouddhique.

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Revue Française de Yoga, n° 21, « La non-violence ? des images idéales à l’épreuve du réel », janvier 2000, pp. 17-34

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