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La place du « je » dans l’acte de transmettre

par Gisèle Siguier-Sauné | Publié le 07 septembre 2005

Transmettre un texte, c’est savoir lui rester fidèle tout en sachant l’exprimer de façon actuelle, tout en retraduisant la profondeur des symboles qu’il utilise sans les appauvrir, et tout en restant capable de l’interpréter et de l’interroger sans le réduire. Un équilibre doit être trouvé dans la relation enseignant-texte-enseigné.

« Les réflexions qui suivent tenteront d’éclairer le lien problématique entre continuité et rupture, inhérent à toute transmission vivante. Un mot reviendra souvent, celui de distance. Il est le fil conducteur qui va nous conduire dans un premier temps du rapport entre un passé fondateur et le présent de la transmission, lequel se joue dans une relation ternaire, à la question – fondamentale lorsqu’on aborde la transmission de textes reconnus comme révélés – de la dimension symbolique de la parole. Puis de là, nous aborderons ce qui est au cour de toute transmission : l’interprétation qui situe le sujet transmetteur entre fidélité et créativité, dans une double attitude d’appropriation et de non appropriation, par laquelle il est amené à exercer sa liberté tout en se reconnaissant disciple et à l’écoute. »

I. ENTRE UN PASSE FONDATEUR ET LE PRESENT DE LA TRANSMISSION

« Une tradition – dont le sens premier du latin tradere, « remettre, transmettre », implique bien une action, une dynamique – évolue, se modifie, s’adapte, innove, car elle est toujours confrontée à des situations inédites. Sinon elle meurt. Vouloir se mettre à l’abri de toute responsabilité vis-à-vis des situations nouvelles du moment, c’est risquer de tomber dans un purisme de la transmission, aussi fatal à la tradition que le purisme linguistique l’est à la langue. Une langue vit dans l’échange et le dialogue, en situation concrète de rencontre ; et parce que les situations changent, évoluent, elle ne se prive pas elle-même d’évoluer, de changer. »

« Si toute tradition/transmission s’ancre dans le concret des situations vécues par nous-mêmes, je ne peux éviter ces questions qui m’obligent quelque part à revisiter ma propre mémoire ; à clarifier, tant que faire se peut, les liens complexes entre une mémoire personnelle et une mémoire de la tradition qui aura laissé en moi des traces d’autant plus fortes que l’enseignement reçu m’a placé en situation de transmettre aujourd’hui. Et bien sûr, les choses se complexifient lorsque, appartenant de fait à une tradition, j’enseigne des éléments d’une autre tradition. »

II. L’ACCES AU SYMBOLIQUE: L’ESPACE DE LA PAROLE

« Vocation relationnelle, car si toute langue prend vie dans la parole échangée (critère principal de distinction entre langues vivantes et langues mortes), c’est que précisément le sens visé par la parole implique l’autre, l’auditeur, l’interlocuteur. Il n’y a pas ici d’expression pure, d’emblée l’acte même de parler nous oriente vers un autre. Toute parole adressée est l’expression de relations singulières situées dans le temps et dans l’espace, non en dehors d’eux. »

« Reconnaître cette double vocation, relationnelle et symbolique, de la parole, c’est refuser de la réduire à la seule dimension positive du langage. En effet, le langage positif et le langage symbolique obéissent à des finalités différentes. Le premier, linéaire, vise à délivrer des informations objectives et renvoie aux objets du monde, manipulables et analysables. La finalité du langage symbolique est d’un autre ordre. Les mots sont les mêmes, mais ils ne signifient pas de la même manière. »

« À la différence du pur signe linguistique (le pain au sens positif du terme), le propre de tout signe symbolique n’est pas de s’effacer en toute transparence au profit de la signification. Mais, au contraire, de garder sa densité, son opacité et de suggérer ainsi une profondeur de sens, une mise en perspective du réel et de soimême ; ce que le signe transparent ne peut faire. »

« Le symbole « donne à penser » parce que, produit de l’imagination créatrice, cet « art caché dans les profondeurs de l’âme », tout symbole suscite des intuitions qui ne sauraient être enfermées dans aucun concept, et donc oblige à une recherche inépuisable de significations, suggérant infiniment plus que ce qui est contenu dans une pensée déterminée. Réserve de sens et d’intelligibilité, l’explicitation, c’est-à-dire le passage du caché au visible, de la lettre à l’esprit, n’y est jamais achevée. Ce qui veut dire également qu’on ne peut jamais transmettre qu’un fragment du sens. »

« C’est par et dans la distance que se tisse l’unité relationnelle et symbolique, non contre elle. »

III. LA TRANSMISSION COMME TRAVAIL D’INTERPRETATION: ENTRE RUPTURE ET CONTINUITE

« La Révélation pourrait bien s’entendre comme l’événement d’une irruption de la transcendance dans l’immanence du monde, d’une « Parole venue d’ailleurs » (13) qui se donne à entendre (et qui implique toujours un effort d’audition). Une venue qui provoque une sorte de rupture, de dérangement d’un ordre établi. »

« Toute herméneutique se situe dans une distance entre le sujet qui interprète et la proposition de sens du texte. L’acte d’interpréter est un circuit entre ces deux pôles : la proposition du texte a besoin du lecteur pour exister, se dire et se communiquer, mais en même temps c’est bien du texte qu’il s’agit, ce que le texte me propose comme sens me renvoie sans cesse à lui. Parler de proposition de sens et non d’un unique sens à chercher, signifie une chose capitale : je ne pourrai jamais rejoindre le point d’origine du texte. »

« Le texte ne sera porteur de sens nouveau, d’ouvertures et de questionnement fécond, que dans la mesure où je m’engagerai dans l’épreuve d’interprétation et de transmission à partir de mon ici et maintenant, dans la reconnaissance de la singularité des situations, du temps et de l’histoire, dans lesquels je m’inscris. Ce qui veut dire que l’engagement auprès du texte ne peut être sans une implication, quelle qu’en soit la modalité, dans mon propre temps. Le sens n’est pas un éternel retour du même où ce qui est a déjà été, temps mort où rien de nouveau n’advient. Il vit des interprétations plurielles et toujours nouvelles qu’il oriente, mais qui ne l’enferment pas dans une parole unique et absolutisée, valable pour tous les temps et tous les lieux. J’ai, en tant que sujet qui interprète et transmet, une responsabilité à l’égard du sens qui engage ma liberté d’interprétation. Assumer cet acte de liberté est souvent beaucoup plus difficile qu’on ne le croit de prime abord ! Et l’on peut ici se demander si dans l’acte de transmission, à travers l’explication donnée et la lecture proposée, il ne s’agit pas aussi de former l’élève à se pénétrer de la valeur de sa propre liberté d’interprétation. »

1) Le temps du questionnement et de la rupture

« Le piège de cette cohérence que la tradition se donne pour but de maintenir, c’est d’ériger un système interprétatif du monde, une lecture de la Révélation, en absolu. Cohérence d’une logique explicative, d’un corps de doctrines, qui assurent la cohésion d’un monde commun et l’ancrage de chaque humain en ce monde, certes. Mais qui peut devenir aussi très vite pensée unique et appel à se taire si elle ne se laisse pas interroger. »

2) Appropriation et non appropriation

« Mais parler de liberté d’interprétation, n’est-ce pas un appel au relativisme : à chacun son interprétation, ce qui permet d’éviter toute discussion critique ? Acceptation molle des différences, posées les unes à côté des autres, mais qu’aucun sens n’oriente, si ce n’est cette tolérance qui s’apparente plus à une indifférence qu’à une éthique exigeante de la relation et du vivre ensemble?
Où est le critère d’une juste interprétation? »

« Non appropriation, non possession, non agir, passivité : mais ces mots ne disent-ils pas que transmettre c’est aussi, et peut-être quelque part essentiellement, partager son non savoir? »

Revue Française de Yoga, N°31, « Transmettre. », janvier 2005, pp.35-61.

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