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La rencontre avec l’autre – L’expérience du dialogue entre les moines

Publié le 26 septembre 2003

Puisque le mystère spirituel dépasse les mots, les moines du DIM ont décidé de le partager dans le silence. Un silence par conséquent porteur de spiritualités différentes, dont la réunion s’avère particulièrement féconde. Un silence qui, loin d’amoindrir l’échange, le rend plus intense.

« […]
CE DIALOGUE, QUEL EST-IL?

Le DIM est un dialogue basé sur l’expérience, un dialogue de vie spirituelle. C’est un dialogue un peu particulier car il ne consiste pas à parler de la contemplation mais bien à s’engager comme chrétien dans une pratique du silence contemplatif élaborée dans une autre tradition, d’où son autre dénomination de « dialogue de silence »: car les moines entrent en dialogue précisément en vertu de cette connivence inaccessible à la raison, dont aucun mot, aucun concept, aucune formule ne peut rendre compte.

Ce qui préside à ce dialogue, ce sont les lois de l’hospitalité, une valeur importante dans le monachisme bénédictin mais aussi très présente dans toutes les cultures et les religions de l’humanité.

Depuis que nous pratiquons l’hospitalité religieuse dans nos monastères respectifs (Europe, Japon, Inde, Tibet), par un échange qui dure depuis vingt-cinq ans, il naît toujours un étonnement, une surprise de ces séjours chez l’autre et une question se pose: comment, en effet, a-t-il été possible de découvrir avec autant d’intensité le coeur d’une autre religion, durant un séjour relativement bref et généralement silencieux? Car enfin, ce qu’un dialogue circonstancié n’avait pas permis, la vie menée ensemble, pendant un temps, le donnait!… Peut-être parce que pour le moine chrétien engagé, il s’agit de chercher Dieu par le dialogue, dans le dialogue avec les autres croyants des autres traditions, et chercher ensemble la vérité.

Le dialogue est du domaine du « logos « … le « dialogue de silence » n’est-il pas alors en contradiction dans les termes? Car enfin, ce dialogue est un dialogue entre les spiritualités, entre des expériences spirituelles, c’est-à-dire, pour une part, indicibles. Car le plus spécifique de la vie spirituelle est au-delà des mots (ou en deçà). Il s’agit en tout cas d’une démarche paradoxale: un partage de l’incommunicable. Mais intervient ici précisément ce qui est la méthode de ce dialogue: l’hospitalité monastique que nous avons déjà évoquée.

L’hospitalité monastique permet ce dialogue, car elle consiste à laisser entrer l’autre chez soi ou à entrer chez lui. La communication se fait par gestes, moins explicites, sans doute, mais aussi moins équivoques. L’hospitalité est ici du domaine de l’ethos… elle se situe en deçà du logos… ou au-delà, c’est une expérience existentielle (Pensez Abraham, Mambré, où l’accueil des étrangers permet la rencontre de Dieu).
[…]

La démarche dialogale des moines, c’est le « coeur à coeur » (i shin den shin,
disent les moines japonais). De fait, avec le temps, une véritable amitié peut se nouer entre moines de religions différentes, un immense respect permet cela et cette rencontre profonde qu’est l’ami-tié véritable est enracinée dans le partage d’une même recherche spirituelle. La fraternité qui se construit avec patience et fidélité est la pierre angulaire de ce dialogue. Elle permet de surmonter le choc culturel et religieux inévitable. La rencontre de l’autre s’exprime par une qualité de présence. Ce dialogue se développe sur la base d’un rapport silencieux à l’autre plutôt que verbal; la parole n’est pas première dans ce dialogue. On découvre, bien sûr, tout ce que l’on a en commun mais aussi de grandes différences, jusqu’à des incompatibilités irréductibles. Cependant, une réelle connivence apparaît parce que la rencontre se fait à un niveau très intérieur, au niveau de l’engagement spirituel. Ce qui permet de comprendre que la rencontre dans ce cadre de l’hospitalité est de par sa nature toujours intra-religieuse.

Toutes les religions pressentent que l’hospitalité n’est pas seulement un face à face. En s’accueillant mutuellement, les moines entrent, les uns et les autres, dans un mystère plus grand qui les enveloppent et que les chrétiens nomment Dieu.

Quand ils sont conduits à pénétrer dans leurs milieux respectifs de prière, les moines, sans comprendre les paroles dites, sans adhérer aux dogmes que ces prières véhiculent, se joignent malgré tout à la prière des moines qui les accueillent.

Nous pouvons préciser que, les limites reconnues de part et d’autre et l’attention respectueuse an mystère de chaque religion, évitent tout syncrétisme ou relativisme, mais en même temps, nous sommes obligés de constater qu’il y a là une communion dans la prière, au-delà dès mots. Comme à Assise en 1986 où certains se posaient la question de savoir si on était là pour « prier ensemble » ou « être ensemble pour prier » -Il s’agit ici, bien sûr, de tenir les deux. Car « toute prière authentique se trouve sous l’influence de l’Esprit… toute prière authentique est suscitée par l’Esprit Saint qui est mystérieusement présent dans le coeur de tout homme. C’est ce que l’on a également vu à Assise…  »

La prière en commun n’est pas l’aboutissement mais le point de départ d’une vraie rencontre. La prière inter-religieuse n’est pas le point de départ du processus de dialogue, elle en est la clé de voûte, dit le P. Pierre-François de Béthune (Secrétaire Général du DIM-MID). Par cette voie de l’hospitalité, ce type de rencontre inter religieuse est l’archétype, si l’on peut dire, de la rencontre interculturelle et inter religieuse.

On peut se demander la raison pour laquelle le monachisme tient une place privilégiée dans le dialogue avec les religions d’Asie. Cela vient du fait sans doute que la spiritualité orientale s’exprime principalement par la vie monastique. Le Pape Jean-Paul II ne s’y est pas trompé dans sa Lettre Apostolique « Orientale Lumen » du 2 mai 1995 quand il souligne avec force la place essentielle du monachisme en Orient comme « une synthèse emblématique du christianisme ». Le dialogue est d’emblée facilité par le seul fait d’être moine. Les aspirations et les principes de la vie monastique sont un terrain propice à la rencontre des chrétiens, hindous, bouddhistes et autres, et principalement sur le plan de l’expérience religieuse. Au-delà de leurs différences réelles d’opinions et d’expériences, ils sont tous mus par un unique but: la recherche de l’Absolu, de l’ultime.

Le silence devant le mystère est la contri-bution la plus précieuse des moines au dialogue. Même s’il faut des paroles pour qu’il y ait un dialogue, la parole est seconde, qui prend appui sur le silence dans ce dialogue.
[…]

De nombreux moines et moniales du DIM pensent aujourd’hui que la vocation du moine est dans cet accomplissement au-delà de toute frontière.

Moines et moniales aujourd’hui reconnaissent dans les autres religions non seulement des semences de la parole de Dieu et des rayons de lumière divine, mais aussi le mouvement même du Saint-Esprit « qui souffle où il veut », et donc en dehors des frontières de l’Église!

Le dialogue inter religieux devient ainsi pour tous la forme exemplaire de toute rencontre avec les autres, car la démarche de dialogue à ce niveau spirituel est l’amour pour le monde de l’autre. Le dialogue s’apparente à une voie spirituelle à part entière.

L’enjeu de cette rencontre avec l’autre est immense, urgente, essentielle aujourd’hui puisqu’il s’agit de la prise en compte de la différence, de la libération de la peur de l’autre et donc de la paix des religions. On peut comprendre alors que la pratique monastique, quoique diverse dans les différentes traditions, soit un pont pour la rencontre entre les religions et pour la paix du monde. ”

Les carnets du yoga, n°223, juin-juillet 2003, pp. 18-25.

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