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La violence dans l’Inde d’hier et d’aujourd’hui

par Robert Deliège | Publié le 18 août 2005

La réalité de l’histoire indienne dément les études occidentales qui voudraient la décrire comme la perpétuation d’un système religieux non-violent. La violence y est bien présente, que ce soit dans certains courants du nationalisme hindou ou dans l’organisation de la société en castes.

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LA VIOLENCE POLITIQUE

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Aussi loin que l’on puisse remonter dans l’histoire, il y a peu d’exemples de mouvements d’action non-violente dans le sous-continent, à vrai dire je n’en vois aucun de très remarquable. J’ai encore envie de dire que l’Inde n’est peut-être pas aussi différente de nous en la matière car, d’une part il existe une tradition chrétienne de non-violence, et d’autre part son usage de la force ressemble furieusement au nôtre, ainsi qu’en témoigne toute l’histoire de la période médiévale. Dans une certaine mesure, on peut se demander si la non-violence comme valeur fondamentale de la société n’est pas autant une « construction coloniale » qu’un élément clé de la tradition ancienne. Un mélange de raisons intellectuelles et politiques, en effet, se sont combinées pour transformer l’Inde en royaume de la non-violence et gommer ainsi toute une partie de sa tradition. Sur le plan intellectuel d’abord, dès le XVIIIe siècle, les études orientalistes ont cherché dans les textes religieux anciens l’essence de la civilisation indienne. On a ainsi cru pouvoir dégager de la masse éparse, et parfois incohérente, d’écrits millénaires, des principes généraux ou encore des vérités fondamentales. Certains intellectuels, férus de cette culture antique qu’ils n’avaient aucune chance de voir renaître en Europe, projetèrent sur l’Inde leurs fantasmes d’un monde ancré dans la tradition. Ils ont tôt fait de trouver des relais indigènes à leur théorie, et les pandits, qui se voyaient transformés en porte-parole de la tradition, ne se firent pas prier pour abonder dans leur sens. Dans leurs écrits, l’Inde devint un monde féminin dominé par la religion et une caste de prêtres. La non-violence était une vertu cardinale de leur système religieux et celui-ci était entièrement légitimé par une théodicée foncièrement acceptée de tous. En second lieu, l’Inde était présentée comme insensible au temps, comme une société figée dans une configuration millénaire et intemporelle. En fin de compte, ces deux éléments marquaient bien le fossé infranchissable qui séparait la civilisation indienne de la nôtre. East is east and west is west, and never the twain shall meet, chantait Kipling. L’Inde différait de l’Occident comme le blanc du noir et pour pénétrer dans son système de pensée, commente Dumont, il faut faire table rase de toutes nos valeurs au risque de verser dans l’ethnocentrisme. Pourtant, cette conception d’une Inde traditionnelle, non-violente, engluée dans une religiosité omniprésente est davantage un fantasme de voyageurs et de chercheurs que le reflet de la réalité. Elle procède d’un examen parcellaire et, somme toute, tronqué de la réalité indienne.

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VIOLENCE ET NATIONALISME HINDOU

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Les mouvements de renaissance hindoue ne se sont pas tous inspirés de Shivaji, mais, dans l’ensemble, ils ont eu tendance à promouvoir une image forte, militante et altière de l’hindouisme. Ce n’est pas un hasard si Gandhi s’est toujours tenu à l’écart de ces mouvements et si, à l’inverse, il a toujours été considéré comme un ennemi potentiel par ces derniers. Ils se sont développés dans un contexte où les hindous se sentaient méprisés, dominés ou plus simplement infériorisés : un de leurs buts a toujours été de retrouver le prestige et la grandeur de l’hindouisme. S’ils ne sont pas toujours ouvertement violents, ils ne rejettent pas la violence et certains en ont même fait une valeur essentielle de ce renouveau. C’est très certainement le cas du Rashtriyaswayam Sevak Sangh (« Association des volontaires nationaux »), le fameux RSS, qui a été fondé en 1925 à Nagpur par B. Hedgewar et qui met un fort accent sur le développement du corps et les exercices physiques. Gowalkar, le successeur d’Hedgewar, accentuera encore l’aspect militaire du RSS dont il codifiera l’idéologie. Il admire d’ailleurs l’Allemagne nazie et met l’accent sur la nation hindoue comme un corps sain et unifié. L’individu n’existe que dans sa soumission a cette nation (voir Basu et alii, 1993, pp 12-50).

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LES FONDEMENTS RELIGIEUX DE L’ORDRE SOCIAL

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La répression et la violence ont, sans nul doute, joué un rôle important dans le maintien de ces sections défavorisées au bas de l’échelle sociale. Il faut dire que traditionnellement, les intouchables étaient particulièrement divisés. On comptait parmi eux de nombreuses castes, très différentes les unes des autres et qui n’avaient rien en commun. En second lieu, ils ne vivaient pas au sein de larges communautés mais, bien au contraire, quelques maisons étaient attachées à celles des maîtres qu’ils devaient servir. Ces éléments sont essentiels pour comprendre combien ils étaient divisés, ce qui restreignait considérablement leur capacité d’action. Très souvent, ils épousaient les querelles de leurs maîtres et la solidarité de la société était donc verticale. Notons enfin qu’ils étaient particulièrement démunis, vivaient de presque rien, dans le dépouillement absolu et que pour gagner cette maigre pitance, il leur fallait travailler dur, de l’aube au crépuscule. Dans ces conditions c’est bien davantage l’organisation de la société que des concepts religieux qui expliquent leur soumission relative. On ne peut d’ailleurs se révolter que quand on en a les moyens.

Si aucun intouchable n’a jamais refusé une promotion sociale pour des motifs religieux, personne parmi les hautes castes n’a jamais agité le spectre d’une damnation pour empêcher un processus d’émancipation. Les problèmes ont plutôt été réglés dans la violence ou en tout cas dans la force. Beaucoup d’observateurs doutent de la littéralité de l’intouchabilité. En d’autres termes, personne ne va prendre un bain rituel pour se purifier après avoir été en contact avec un intouchable (Good pp. 14-5). Cela ne signifie pas que l’on voit l’émancipation d’un bon oeil. Bien au contraire.

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Revue Française de Yoga, n° 21, « La non-violence ? des images idéales à l’épreuve du réel », janvier 2000, pp. 99-118

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