Le Monde du Yoga

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La violence de l’incarnation

Publié le 18 août 2005

A partir de la naissance et tout au long de la vie, le corps et l ‘esprit endurent des violences, les intériorisent, puis les transmettent à la génération suivante. C’est cette chaîne de la violence qu’un travail thérapeutique peut briser grâce à un travail de conscientisation des sévices subis.

Nous sommes tous des esprits incarnés. Ce qui est déjà en soi une violence existentielle ; et nous sommes tous, aussi, en exil de nous-mêmes. Violents, avoués ou pas, nous le sommes tous. (…) La violence possède un double visage, positif et négatif. D’autre part, et c’est bien le pire, la violence se répète dans ses aspects négatifs, de génération en génération, depuis que Cain a tué Abel. Mais il y a aussi à discerner ce qui, dans cette répétition, apparemment négative, peut être entendu comme un appel à l’aide, une tentative inconsciente de rompre les chaînes.

(…)

LA RÉPÉTITION OU LE « MASSACRE DES INNOCENTS »

Les situations familiales offrent une très grande diversité, mais mon métier m’a appris que la force de l’attachement du petit pour ses parents se vérifie dans tous les cas et dans les pires, et qu’il se perpétue longuement malgré ce qu’on en croit. Très tôt, pratiquement dès sa naissance, l’enfant cherche à protéger, à comprendre ses parents ; il endure tous les modes d’éducation, sans qu’on puisse toujours dire qu’il y est obligé. Je l’ai dit : il aime. Ceci est très émouvant, mais finit par lui nuire. (…) Devenus grands, les enfants brutalisés finissent le plus souvent par dire que c’est comme ça qu’ils ont été élevés, comme ça qu’ils ont grandi et que, d’ailleurs, ils ne verraient pas comment faire autrement à l’égard de leur progéniture. Ils n’ont pas eu d’autres modèles, et ils sont comme fiers d’avoir survécu. Il s’agit là d’une répétition quasiment consciente; ce qu’ils ne voient pas, c’est qu’ils se vengent inconsciemment sur leurs enfants, à leur tour consentants et dociles, des sévices perpétrés sur eux. Et le massacre se perpétue. On ne dira jamais assez les dégâts causés sur plusieurs générations, par un père violent, alcoolique par exemple.

Mais ce n’est pas le plus difficile à comprendre ; ce que nous observons dans le pire se vérifie dans le subtil. Etant donné les confusions éducatives que nous avons relevées, étant donné les attachements primordiaux, il nous est à tous très difficile, quoi qu’il y paraisse, d’accuser nos parents et notamment, comme c’est souvent le cas, s’ils ont été valeureux, bien pensants, courageux, considérés, héroïques parfois. Et puis, nous l’avons assez dit, il est des sévérités nécessaires. Même si certains reproches se formulent, dès la première séance dans mon cabinet, ils s’assortissent tout de suite d’un bémol de compréhension : « Oui, bien sûr, j’étais battu mais je le méritais bien… et puis mes parents étaient jeunes ». Et Dieu sait que c’est vrai et que les parents ne sont jamais prêts à l’être, et qu’ils ont fait ce qu’ils ont pu, et qu’ils ont tout à bâtir en même temps qu’à élever leurs enfants, et moi aussi je pourrais les défendre… Je pourrais me défendre, ayant été parent, ayant massacré à mon tour… Mais c’est un travail de conscientisation que je dois aider à faire.
Il y a eu dans l’histoire de nous tous des moments de souffrance laissés sans parole, une solitude cruellement vécue, une injustice non dénoncée, une préférence intolérable, un départ ressenti comme un abandon, une jalousie non comprise, un éclat de voix brisant une confiance, des silences et des nuits toutes noires, et je ne parle pas de ce qui a pu arriver pendant la gestation. Notre corps a subi ces violences, et même si nous les avons oubliées, dépassées, disons-nous, du haut de notre maturité, – les cellules se souviennent, le refoulé va chercher à se dire. Et c’est là que la répétition nous guette tous. Ces vibrations d’émotions ravalées, comment vont-elles se décharger et quand ? Tous les jours, dans nos passages à l’acte inconsciemment vengeurs, dans nos moments de violence incontrôlés, quand nous nous en prenons plus qu’il n’ est logique, à l’ami, au frère, au collègue, à l’amant. Quand nous nous en prenons à nous-mêmes surtout, et nous sommes très doués pour nous auto-détruire. Quand nous nous en prenons à l’enfant bien sûr, cet autre nous-même. Et le massacre continue.

Que faire alors ? C’est là qu’un travail est à mon avis nécessaire. Travail de parole, mais aussi travail énergétique et dans les corps, pour que les violences subies puissent refaire consciemment surface. Il y faut une présence qui les accueille et puisse les supporter ; il y faut une oreille qui entende les souffrances traversées et en légitime l’ampleur. Il y faut la parole qui dénonce. Sans cette dénonciation, le pardon des offenses n’est qu’un pauvre mensonge. Ce faux pardon est encore une fermeture, un déni de plus. Décider de la non-violence, c’est encore me fermer à ce qui m’agite, à l’enfant en moi qui réclame qu’on le légitimise.

Mais je suis une optimiste et j’ai parlé d’un appel à l’aide qui se cacherait sous le démoniaque principe de répétition. Lorsque Freud dégage ce concept, c’est la guerre, et les traumatisés crâniens dont il s’occupe mettent en défaut sa théorie qui dit que le rêve illustre toujours la réalisation d’un désir: ces blessés graves revivent toutes les nuits en rêve le moment cruel de la blessure; quels désirs pourraient bien cacher ces cauchemars répétitifs ? Très simplement celui de pouvoir, dans la même situation, faire que les choses se passent autrement: sur le même champ de bataille, sous la même portée de canon, pouvoir éviter la bombe. Si je répète, c’est pour que ça se passe autrement. Par exemple, si je me retrouve toujours avec le même genre d’hommes, de ceux qui vont me faire bien souffrir, c’est sans doute pour que je revive et que je comprenne, et que je puisse me plaindre des blessures de mon enfance, et c’est avec l’espoir d’être enfin entendue, enfin aimée, à la rigueur enfin vengée. Un patient qui souffrait des violences qu’il agit dans sa famille me disait l’autre jour: « Je pense que c’est ce que je ne supporte pas chez ma femme qui va me faire progresser ». L’enfant nous propose, – et c’est ce qui est le plus lourd fardeau pour lui, – une revisitation de notre propre histoire. En lui faisant traverser des voies aussi dures que les nôtres, nous lui demanderons sans doute de nous montrer qu’il peut inventer d’autres solutions. Cette idée-là, si souvent vérifiée, que nous demandons à l’enfant de faire notre travail, n’est pas très optimiste ; et l’on aura compris que je préfère le recours à l’autre solution, à savoir celle de la répétition vécue dans un lieu thérapeutique. Peut-on espérer en la conscientisation progressive de tous les sévices subis ? C’est récemment que nous avons admis que l’enfant était une personne ; c’est aujourd’hui que l’inceste peut enfin se dire. Peut-on espérer que la dénonciation individuelle et collective amène un jour un véritable apaisement de notre violence ? Je le crois, je l’espère et je le constate en tous cas au niveau individuel.

(…)

Revue Française de Yoga, n° 21, « La non-violence ? des images idéales à l’épreuve du réel », janvier 2000, pp. 151-161

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