Le Monde du Yoga

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Le désir initial

Publié le 07 février 2004

Il y a entre yoga et psychanalyse une passerelle, si bien que les deux pratiques se révèlent plus complémentaires qu’antinomiques, malgré les réticences claires de certains yogis face au travail psychanalytique. Dans l’un comme dans l’autre, en effet, est défini un objectif d’éclaircissement du mental, avec pour horizon un équilibre intérieur nouveau.

[…]

Ce qu’on appelle habituellement « l’indépendance d’esprit », faisait de moi une sorte d’électron libre. Je ne me sentais liée à aucun « dogme », aucune institution. Et si mes convictions cliniques étaient bien définies du côté de Freud et de Lacan, si je vouais à la psychanalyse toute ma recherche, et aux enseignements de l’Ecole de la Cause Freudienne tout mon intérêt, je n’entretenais aucune révérence particulière à l’égard d’aucun maître à penser contemporain. Or, le rapport que certains professeurs de yoga entretiennent avec leur maître indien, de même que certains analystes avec le leur, continue de me laisser perplexe. Ils semblent encore aujourd’hui lui être assujettis, l’honorant de toute leur dévotion, tandis que de mon côté, je continue de penser que « le maître » doit disparaître derrière l’opération qu’il permet, et que seul le fait de s’en affranchir permet au sujet de s’émanciper. Cela n’empêche pas à mes yeux, bien sûr, les sentiments de gratitude ou de respect qui peuvent encore lui être conférés, mais la vacuité que laisse celui qui enseigne, non seulement augure d’un au-delà des identifications, mais témoigne de la liberté que le travail a engendrée, de la place d’idéal qu’il consent à ne plus occuper.

Bref, je sentais que beaucoup de choses me séparaient d’un certain courant de pensée, et je me trouvais, je dois dire, dans une certaine solitude, tout en continuant d’éprouver l’infinie richesse de la pratique de l’ashtanga-yoga, et l’absolue révolution de la psychanalyse.[…]

Vous comprendrez que la particularité de mon propre trajet, entre yoga et psychanalyse, va dans le sens d’amener quelqu’un à rencontrer la sienne. Le cours particulier vise, à mes yeux, le « particulier » de celui ou celle qui s’y engage.

Si yoga et psychanalyse se lient pour moi dans une logique quasi naturelle, c’est que tous deux, en ce sens, visent la singularité d’un sujet. L’un permet l’autre. Le yoga permet l’analyse pour en débusquer le désir. Il permet un accès. Dans l’entre-deux qu’il entrouvre, il débouche sur de l’écoute, du savoir, de la vérité, du réel. […]

Si l’on se contente de considérer le yoga comme une éviction de la pensée, il ne pourra jamais être question de faire de lui la voie d’une écoute. Or, l’éthique dont il s’agit est une éthique de l’écoute et de l’attention, une éthique de la parole et cela, dès l’aventure posturale, quand le corps s’unit au rythme du souffle.

En effet, dans âsana, non seulement il est demandé à la concentration de trouver un juste accord entre la durée du geste et le temps respiratoire, mais aussi d’entendre les résonances sensorielles dans le corps. L’angle de réceptivité devient alors si grand, que le sujet reçoit aussi l’afflux des pensées qui lui arrivent, et qui, bien souvent, n’ont rien à voir avec la situation présente. C’est dire que le sujet, en position de témoin, loin d’être seul et vacant, est visité par la pensée. Il a de quoi observer et entendre. L’écoute ratisse large. Elle doit être la plus ouverte possible jusqu’à ce que les informations, une à une décantées, trouvent leur point d’orgue dans dhyâna, et conduisent le pratiquant à sa préoccupation actuelle.

Alors, la présence et le recul que crée le travail du corps et du souffle, produisent un nouveau rapport au monde, à l’altérité, au conflit, si conflit il y a. Le yoga fait surgir du dedans, puis au dehors, la présence d’un espace.

Dégager la voie de l’attention, prendre ainsi la mesure de cet espace, donnent la dimension essentielle du yoga: une distance et une présence, ce que l’Inde appelle la voie du purusha … l’écart et le don de l’être, l’expérience de l’amour et du détachement.

Svâ-dhyâya, l’étude de soi, procède à mes yeux de cette expérience et s’inscrit dans cette perspective. Fidèle au désir qui est censé l’inaugurer, la séance particulière, quand elle en est le cadre, en délimite le champ dans un processus d’évolution et de changement. En luttant contre la mort incluse dans le symptôme, via la compréhension, il va chercher à produire une élévation. […]

Alors, sans oublier qu’aimer c’est prendre le risque de souffrir, celui qui fait le choix de l’amour et de la bienveillance, s’approchera de l’éthique de l’ashtânga-yoga : un amour (ahimsa) qui côtoie la vérité (satya) et qui consent à la perte (asteya et aparigraha). Une sagesse qui assume ainsi d’endosser la souffrance humaine.

Courage et humilité sont nécessaires dans cette démarche, mais plus vif est le désir de se libérer de ce dont nous sommes cause, plus haute est la flamme qui réveille le risque à courir, l’énergie de la Vie endormie sous la cendre, et la joie qui lui revient.

Svâdhyâya, satya et samâdhi sont les trois mots clefs de cet engagement. La porte est étroite. Il y faut le goût de l’effort (tapas) et l’amour du travail du corps (âsana-prânâyâma), le désir de faire face (dhâranâ) et le goût de la réflexion (dhyâna, samâdhi).[…]

Un peu plus de savoir et de savoir-être, telle est la sagesse qui résulte de cette pratique, à deux, entre un professeur et son élève.

Étayage et ouverture sont les maîtres-mots du processus, jusqu’à une ouverture sans étayage…

YOGA ET PSYCHANALYSE

Si yoga et psychanalyse inspirent mon travail, il convient cependant de bien cerner et différencier leur champ respectif.

La Psychanalyse est une cure, une « talking-cure » comme l’on disait du temps de Freud, une cure par la parole. Le sujet y vient pour son symptôme accompagné de sa souffrance psychique. Son action est thérapeutique. Il s’agit de débusquer l’inconscient qui se loge dans le symptôme pour en libérer la part mortifère qui y est contenue. S’il existe, au sein de la cure, un au-delà de la guérison, sa pratique est avant tout clinique. La tentative est de permettre à l’analysant d’obtenir un certain savoir, et de pouvoir s’y repérer dans ce qui le détermine.

Or, Le Yoga, lui, est avant tout un apprentissage, une discipline, une technique du corps, même si sa pratique entre corps et parole s’avère thérapeutique.

Il est une ascèse, avec sa philosophie, son éthique, sa sagesse. Il est un enseignement – un enseignement qui s’intéresse à l’état de l’esprit, quand l’esprit est dispersé ou souffrant. Lié à l’esprit, il a à voir avec la spiritualité.

Comme on le voit, le yoga, au coeur de son enseignement, ouvre un espace thérapeutique, et la psychanalyse, elle, conduit à un au-delà du thérapeutique, vers ce que j’appellerais l’expérience initiatique du réel, au sens lacanien du terme, vers un remaniement quasi philosophique de l’être et de l’Impossible. C’est là, pour ma part, que yoga et psychanalyse se croisent. Ils se croisent puis s’éloignent. Ils se croisent en un point d’ouverture qu’il convient à mes yeux de laisser vacant, sans nulle adhérence à la religion, un point de réel que le vide atteste. Mais ils s’éloignent l’un de l’autre quand le pratiquant fait du yoga le lieu d’un dogme qui vient obturer l’expérience. Mais malgré leur écart, le sujet a à y entendre quelque chose, à y apprendre quelque chose, et à s’y laisser surprendre.

En prononçant le mot « esprit », tout à l’heure, je pensais à St Ignace de Loyola qui, lorsqu’il il était encore chevalier, et alors séduit par une dame, fit l’expérience suivante : il se rendit compte que tant qu’il pensait à cette femme qui lui plaisait il était joyeux, et quand il n’y pensait plus, il redevenait triste. Par contre, il s’aperçut que lorsqu’il lisait les oeuvres de Jésus il était joyeux, et quand il cessait de les lire, il était toujours joyeux Il en conclut qu’il y avait deux sortes d’esprit: l’un qui mène à la vie, l’autre à la mort. C’est ce qu’il appela le discernement. […]

Revue Française de Yoga, n°24, « Commencements », juillet 2001, pp. 65-78.

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