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Les saisons du corps

par Christiane Singer | Publié le 16 juillet 2004

La traversée de la vie se caractérise par la succession de différentes saisons influant sur le corps et l’esprit. Différentes qualités de présence règnent dans le corps selon la saison de la vie. Les hommes ont tout intérêt à prendre conscience de l’égale richesse des âges de la vie, afin de surmonter leurs peurs du vieillissement et de la mort.

 » […]

Revenons maintenant à cette traversée de la vie – et à la description de ses saisons que donnent les grandes traditions – . J’en évoquerai deux : la védique, familière à beaucoup d’entre nous, et la judaïque. Ces descriptions simples et lumineuses reflètent nos intuitions profondes.

Quelques mots d’abord sur les quatre ashramas – les quatre saisons de la vie. Dans la première – trois fois sept années -; jusqu’à l’âge de vingt et un ans, l’être est formé dans son corps et sa psyché. Les six cycles de sept ans qui suivent sont consacrés aux devoirs – quarante-deux ans sont nécessaires au brahmane pour remplir sa tâche sur terre, pratiquer le rituel conforme à sa caste, établir sa famille, servir la société. A l’âge de soixante trois ans, le « grand sommet », le brahmane a vu grandir et s’établir ses fils, a marié ses filles et leur a transmis la tradition. Il est un homme libre. Il peut maintenant se préparer à délaisser ses liens terrestres. « Sa femme l’accompagne si elle vit encore », est-il dit dans le grand livre des lois de Manu, Gautama etVasisha. Quand il se sent prêt, il s’engage dans la quatrième étape – celle du samnyasin, demeurant dans la forêt ou marchant de village en village, vivant des aumônes qu’on lui accorde de tout coeur – car, tout comme les vieillards de mon enfance au jardin du Pharo, il est devenu désormais témoin d’immortalité.

La tradition hébraïque distingue elle aussi quatre étapes. Ces quatre phases doivent à tout prix être vécues. Vouloir en sauter une, s’en épargner une, est suicidaire, comme nous le montre dans le Talmud l’histoire d’Akiba et de ses trois compagnons. Des quatre jeunes gens partis ensemble, seul Akiba intègre en lui les quatre étapes et devient un sage. Ben Soma, lui, succombe à la folie. Ben Asai meurt au milieu de ses jours. Quant au troisième, il devient un railleur, un renégat – c’est dire qu’il continue de vivre mais ne devient pas vivant. Chacun d’eux a en somme refusé de franchir une étape.

[…]

Avec l’âge adulte, l’arc est tendu – clarté, discernement -, si nous suivons alors notre étoile, notre vocation, nous sommes à la fleur de l’âge. C’est le moment de construire le monde. Beaucoup d’entre nous ici participent présentement à cette tâche. Nous avons chacun la responsabilité d’une parcelle de l’univers (école, bureau, hôpital, maison où nous travaillons, où nous vivons). Nous sommes responsables de ce lieu où le destin nous place. Homme ou femme, nous vivons le Yang en nous à cette époque de la vie – la clarté, la détermination – et dans cette période extraordinaire d’extrême floraison (le Gevoura dans l’arbre de vie) s’annonce la récolte de l’Hesed. Bientôt l’année du jubilé – quarante-neuf ans, les sept fois sept – où il est dit dans le Lévitique que l’homme doit rentrer sa moisson! Cet âge – qui le croira? – est sous le signe de la joie. La plus grande part du labeur est accomplie – tant pour les femmes que pour les hommes, c’est le passage d’une fécondité à une autre.

Au coeur de cet épanouissement est déjà inscrite l’information de la flétrissure. Elle est souvent à peine griffée au coin de l’oeil – mais désormais nous passons de l’ordre du visible à l’ordre de l’invisible. La fleur doit mourir pour donner son fruit; ce qui était épanoui dans l’ordre biologique du visible va lentement flétrir. L’ordre dès lors s’inverse. Ce sont les jardins intérieurs qui commencent de bourgeonner. Désormais c’est notre connaissance des lois secrètes de la vie qui détermine nos existences.

Amer est ce passage pour ceux d’entre nous qui ont jusqu’alors survivre sans inscrire le sacré dans leurs existences Désormais la vie est sans pitié si je n’ai pas compris qu’en m’entraînant vers la mort, elle est mon alliée. Livré pieds et poings liés aux lois biologiques de la dégradation, l’homme contemporain ignore le retournement qui veut s’opérer en lui.

Si peu à peu dans la traversée de l’Hesed puis du Binah, les forces s’affaiblissent, il devient clair qu’une autre naissance se prépare. Certes nous connaissons tous des personnes âgées merveilleusement robustes et vitales (destin, hérédité, bonne gestion de leurs énergies). Mais cela n’est ni « mieux » ni « moins bien ». Accompagné ou non d’un affaiblissement extérieur, ce qui importe c’est l’intensité du travail intérieur qui s’accomplit. Lorsqu’un être entre vivant dans son grand âge, le voile est soulevé, la peur de la mort surmontée.

Assister au départ d’une telle personne est un des plus grands cadeaux que nous puissions recevoir sur cette terre. Il existe deux moments dans notre existence où la bénédiction se déverse en abondance si nous sommes préparés à la recevoir : l’instant de naître et l’instant de mourir – l’instant où la « couronne » de la tête de l’enfant apparaît entre les jambes de la mère et l’instant où l’âme retourne à Dieu dans l’ultime soupir. Ce sont deux instants où tous ceux qui sont présents savent désormais qui ils sont et pourquoi ils vivent. Ils ne l’oublieront plus jamais.

Notre époque, en confiant ces deux moments sacrés au personnel des hôpitaux et aux techniques d’apparat, voue l’existence humaine à l’enfer de l’insignifiance.

Il est temps, amis, de reprendre en mains nos destinées, de retrouver la naissance et la mort, et de nous ouvrir à la louange. C’est la grâce que je vous souhaite à tous.  »

Les chemins du corps
pp. 166-175

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