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Les traditions religieuses et le prestige de l’originel

Publié le 18 juin 2004

La nostalgie des origines risque de conduire à une appréhension erronée de la tradition religieuse. En refusant toute évolution par fidélité à un passé idéalisé, en ne reconnaissant pas à la tradition son aspect vivant et diachronique, la tentation d’une fixation trop forte sur des aspects religieux réputés immuables risque de nourrir des utopies, voire de contribuer à la montée de l’intégrisme religieux.

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La nostalgie des origines

Il faut, sans aucun doute, revenir à la recherche de l’originel, qui est bien autre chose qu’une simple curiosité, même si elle se trouve valorisée dans une interrogation métaphysique. La quête des origines est une véritable passion, quasi viscérale, celle de remonter à la source même des êtres et des choses, de l’Être. Paraphrasant Pascal, on pourrait ainsi dire que l’homme ne chercherait jamais ce qui ne lui serait pas connu déjà de quelque manière, fût-ce inconsciemment. Car nul ne peut nous révéler quoi que ce soit qui ne repose d’abord, à demi endormi, dans l’aube de notre être. De là vient le prestige de l’originel, qui pousse l’homme à se ressourcer en tentant de remonter le temps qui fuit, nous disperse et nous use. Faut-il rappeler la proximité sémantique qui lie « originaire », « originel » et « origine »? La quête de l’originaire est la passion qui se développe à travers la fascination de l’origine.

Or, cet originaire est le plus souvent conçu comme étant l’état perdu d’une intégrité primordiale de l’être humain. D’où l’indicible et tragique nostalgie de cette perte de l’originaire, à la suite d’une séparation du Dieu-Père, d’une chute, d’une faute qui n’est au plus qu’une erreur nécessaire pour que s’affirme l’usage d’une liberté toute neuve de la créature. Tant de mythes et de théodicées en témoignent! Bien entendu, cette nostalgie adamique est le fruit du désir d’un retour aux origines. Elle exprime le besoin de retrouver une situation primordiale et de connaître à nouveau une béatitude. Mais pour restaurer l’homme dans cet état paradisiaque, il faut opérer un renouvellement des valeurs: toute restauration est d’abord refus du présent. Les multiples millénarismes qui ont fait de l’âge d’or le but de leur action ont tous prôné la transformation de l’homme actuel par le retour à une discipline originelle, par l’exaltation d’une pureté, d’une simplicité des moeurs, et naturellement, ont rapidement nourri des utopies – qu’il s’agisse de la communauté chrétienne primitive, de la première sangha ou des premiers compagnons du Prophète. Plus près de nous, l’Amérique du Nord, où les Puritains se réfugièrent, fut perçue, durant plus de deux siècles, comme le lieu où les hommes de tout âge et de toute provenance pouvaient renaître à une vie nouvelle et meilleure: New Amsterdam, New England, New York, New Haven, toutes ces villes marquent un espace où un avenir quasi mythique paraissait possible. Pourquoi une telle croyance collective? Parce que fondamentalement l’originel tisse à la fois le temps et l’espace des dieux et des hommes réunis. Les mythes africains qui expliquent la mort et l’existence du mal en ce monde insistent tous sur ce temps originel où un Dieu, Père des hommes, vivait avec eux dans le même village, leur enseignait la sagesse – c’est-à-dire la coutume – et leur donnait tout à satiété. Les mythes, qui sont des langages d’hommes, renvoient à ce temps primordial, et les rites, qui sont aussi des actions de l’homme, n’ont de sens que parce qu’ils répètent des actes accomplis une première fois, à l’origine, par les dieux, par les héros fondateurs, ou par les ancêtres : « Nous devons faire ce que les dieux firent au commencement « , affirme le Shatapatha Brâhmana L’originel est vécu et perçu comme le modèle de toute action quotidienne. La réalité, dans ces sociétés traditionnelles, n’existe qu’en référence à la répétition d’un acte primordial, d’un acte réitéré dans le présent comme action originelle.

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Les spiritualités au carrefour du monde moderne
Traditions, transitions, transmissions
Colloque tenu à la Sorbonne
pp. 11-24

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