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Les Yoga Sûtra, un point de vue sur la libération

par Andrée Maman | Publié le 16 septembre 2003

Les Yoga sûtra permettent à l’homme de mieux comprendre sa souffrance, et par là de mieux s’en détacher. Ainsi libéré, le yogi peut espérer atteindre la sagesse, cette compréhension du monde qui permet d’y vivre en harmonie. La libération est donc possible, quand bien même le chemin en est ardu.

« LA LIBÉRATION EST-ELLE DU DOMAINE DU POSSIBLE?

Pour pouvoir répondre à une telle question, il est bon de bien définir le terme de libération […] On dira donc que se libérer, c’est se dégager des contraintes, des conformismes, des idées reçues qui empêchent des potentialités latentes en chacun de nous de se manifester.

Il en découlera alors un état qui est la liberté, état d’indépendance, d’autonomie par rapport aux causes extérieures, cette absence de contrainte acquise concernant le comportement et la pensée, donc tant le physique que le non physique.

Cette liberté d’esprit est celle de celui qui n’est plus dominé par la crainte, les préoccupations obsédantes égocentriques, les préjugés et les conformismes. Il en découlera alors une faculté d’écoute et de compréhension de l’autre particulièrement aisée, et en général une aisance et une harmonie tant physique que psychique.
[…]
Le texte des Yoga Sûtra analyse tous les éléments, causes de « souffrance », tous les « obstacles » psychologiques contraignants et propose différents moyens d’action pour atteindre l’état de liberté.
[…]
Trois phases vers cet état pourraient être définies:

1. Nécessité de désapprendre: il s’agit d’un faire, donc d’une action. Cela implique un examen de conscience lucide, sans complaisance, sans justification, pour voir ce qui est sans distorsion. Ce stade pourrait être comparé à un « lavage », une « purification » qui correspond à débarrasser, dégager l’esprit de ce qui l’encombre pour lui permettre d’accueillir le « neuf ». En méditation c’est la phase de dhâranâ, sixième membre ou étape du Yoga. et première phase du Yoga dit « interne » par opposition au Yoga dit « externe » qui implique notre relation aux autres (yama), à nous-mêmes (niyama), au corps (âsana), au souffle (prânâyâma), et dont la pratique régulière, non intéressée, mène à un état préliminaire de début d’intériorisation (pratyâhara).

2. Ensuite voir, ce qui implique une connaissance avec processus de réflexion, d’analyse et de synthèse dans une observation qui comporte de moins en moins de distractions; cela correspondrait à la septième étape du Yoga interne ou dhyâna.

3. Transformer, ce qui implique une re-connaissance dans tous les sens du terme : à la fois connaître à nouveau, autrement, lucidement et sans a priori et aussi reconnaître, réaliser son insuffisance, sa « petitesse » vis-à-vis de plus haut que soi, donc remercier pour ce qui nous a été donné, avec une attitude de révérence et d’humilité.

On atteint alors l’état de samâdhi où s’opère la fusion de l’observateur avec l’objet de son observation, dans un processus d’empathie où la conscience de soi n’est plus. La libération ainsi décrite dans les Yoga Sûtra est ce passage de la dualité à la non-dualité. C’est comprendre intimement notre essence profonde et nous dépouiller de tous les « revêtements » auxquels nous nous identifions ; se dépouiller veut dire comprendre ces revêtements, savoir ce qu’ils sont et comment ils peuvent nous aider selon les circonstances, sans en être dupes et esclaves. Ils existent, ils permettent de nous différencier les uns des autres, mais ils sont éminemment précaires, impermanents et changeants et ils ne sauraient nous définir. Mieux les connaître permettrait en toute lucidité dc les utiliser soit pour jouir ou agir, soit pour progresser dans la clarté.

Ceci étant posé et succinctement défini, reposons-nous la question de savoir si se libérer est possible […].

Le texte des Yoga Sûtra analyse les causes de la souffrance de la façon suivante:

Dans le chapitre II, les premiers sûtra énumèrent des causes d’affliction (les klesha) que l’on pourrait résumer de façon concrète comme des peurs, dans le sens d’anxiété, d’angoisse confuse et diffuse au plan psychologique, sans support physique réel. On pourrait ainsi citer:

1.la peur du qu’en dira-t-on, c’est-à-dire cette fausse idée de son petit moi qui fait que l’on refuse toute contradiction[…]

2.la peur de perdre ce que l’on désire […]

3. et encore la peur de mourir […]

Et ces Sûtra ajoutent que la première de ces causes d’affliction, celle qui en fait est le « champ » dams lequel les autres sont cultivés est cette tendance à l’identification à des aspects changeants de notre personne, dont nous avons déjà parlé plus haut; donc le fait d’être sous l’emprise d’une totale confusion quant à ce que nous sommes réellement.

Ceci est notre nature existentielle: alors comment agir?
[…]
1.Avant tout, bien sûr, et ce qui est le plus aisément à notre portée : la pratique qui utilise âsana et prânâyâma, c’est-à-dire l’attention soutenue au corps et au souffle dans différentes postures dont le but est physique, mais aussi hautement symbolique. […]

Cette pratique selon les termes du Kriya Yoga décrit au début du deuxième chapitre va être complétée par une étude et de soi et des textes et par une attitude de ferveur en relation avec la joie d’avoir découvert d’autres potentialités encore méconnues. Cette prise de conscience ne peut qu’inciter à poursuivre l’expérience, et la pratique qui, au tout début, pouvait sembler en quelque sorte contraignante, devient vite un grand moment de bien-être heureux.

2. Et aussi la pratique de la concentration vers une absorption de plus en plus profonde avec l’objet observé, excluant toute distraction.

3. Méditer peut aider à s’extraire d’une préoccupation paralysante, à prendre du recul et ne plus s’impliquer personnellement avec la même intensité qu’avant ; méditer sur les caractéristiques d’êtres déjà réalisés peut aussi aider à mieux comprendre leur propre cheminement.

4.Alors les proportions de nos caractéristiques (les guna pesanteur, activité et clarté) vont changer pour nous amener progressivement à privilégier l’harmonie, l’équilibre et la luminosité.
[…]
Tout le processus ainsi analysé revient à une connaissance de plus en plus fine de soi pour agir toujours en pleine connaissance de cause ; et pour enfin admettre qu’à l’évidence les autres ont eux aussi le droit d’exister avec leurs caractéristiques particulières. C’est dans ce sens que le yoga peut être défini comme « l’atténuation des manifestations du mental ».

Quand cette capacité de voir les choses de plus en plus clairement, de plus en plus finement, s’est développée, alors naît l’amour, non pas dans le sens affectif ou sexuel du terme, mais dans celui d' »empathie-avec », de totale compréhension, donc de totale acceptation de ce qu’est l’autre. C’est cette sorte d’amour qui va donner une énergie particulière et entretenir un élan joyeux pour ce qui est, quelles que soient les circonstances extérieures.

Redisons que pour le Yoga et le Sâmkhya, points de vue associés et complémentaires, toute quête spirituelle a pour point de départ la prise de conscience d’une « insatisfaction », d’une souffrance qui découle d’une ignorance métaphysique de ce qu’est notre nature réelle, donc d’une identification à des éléments changeants et impermanents. Pour que cesse cette agitation, cette instabilité, pour qu’il puisse y avoir « délivrance » (moksha), l’être devra réintégrer la nature essentielle de son propre « soi » ainsi que le définit le sûtra 1.3 des Yoga Sûtra. La réalisation de ce but ultime est à notre avis la raison d’être du monde dans lequel nous nous sommes incarnés et qui par ses aspects variés, par les réactions qu’il suscite en nous, nous pousse à réfléchir pour éclaircir les raisons de son chatoyant déploiement. Selon les textes, dès que ce but est atteint pour un être en recherche, le monde manifesté va se résorber à nouveau dans le non-manifesté, et cela seulement pour lui. Néanmoins tous les êtres incarnés n’étant pas encore au même niveau de compréhension, l’univers manifesté continue toujours son existence. […]”

Revue Française de Yoga, n°23, « Le sens de la Vie », janvier 2001, pp. 301-308.

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