Le Monde du Yoga

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Liban: un espace de paix en temps de guerre

par Jouhaina Azar Dib | Publié le 01 janvier 2011

Fragments de vie sur une terre brûlé « Seigneur, je n’ai pas le cœur fier ni le regard hautain, Je n’ai pas pris un chemin de grandeurs ni de prodiges qui me dépassent. Non, je me tiens en paix et en silence ; Comme un petit enfant contre sa mère, Comme un petit enfant, telle est mon […]

Fragments de vie sur une terre brûlé

« Seigneur, je n’ai pas le cœur fier ni le regard hautain,

Je n’ai pas pris un chemin de grandeurs ni de prodiges qui me dépassent.

Non, je me tiens en paix et en silence ;

Comme un petit enfant contre sa mère,

Comme un petit enfant, telle est mon âme en moi. »

Psaume 131, 1-2.

KAN YA MA KAN… C’était il y a longtemps, c’était hier, et peut-être encore demain…

C’était le temps des bombes, d’autres auraient parlé de fleurs, mais pour notre génération, les bouquets dont il s’agissait sentaient la poudre, la peur, et bien d’autres choses encore…

Je me souviens…

Une voiture filant à toute allure dans la nuit, vers la maternité, à travers les barrages et sous le sifflement des bombes… Le retour du bébé dans les bras de sa mère, accueillis par des regards d’enfants apeurés qu’on apercevait à travers la lueur des bougies dans un abri de sacs de sables et de parpaings.

Enfants, nous avions été bercés par des comptines et des histoires de contes de fées… Nous n’avions pas les données pour survivre à tant d’atrocités et d’horreurs… Heureusement l’apprentissage a été rapide, on apprend vite, on appelle cela l’instinct de survie.

Nos enfants, comme berceuse, ont eu droit aux chants militaires diffusés toute la journée par la radio, aux bruits des obus, reconnaissant d’instinct leur départ et leur arrivée. Comme mots d’enfant, un vocabulaire précoce, courant et riche : noms de chars, léopard, M.113, M.60, missiles et mortiers, lance-roquettes, R.P.6, Bazooka… Anti-char guides : Milan, Entac… Artillerie : Howittzer 155 et 240 Mn et orgues de Staline…

Nos montagnes, nos prairies, nos cèdres se réveillaient sur des détonations d’obus et avaient pour semence des bombes à fragmentation et au phosphore… La nuit dans nos villes, quartiers et ruelles était rythmée par les balles des francs-tireurs et leurs kalachnikovs. La voix des hommes agonisant sur le pavé résonnait, et résonne encore et encore…

Puis, un certain silence, qu’on appelle « cessez-le-feu »… C’était presque magique. Des moments intenses de vie où les femmes et les hommes s’activaient et où la vie enfin reprenait ses droits. Des images me reviennent : des retrouvailles au soleil autour de la fontaine d’un village de montagne. Des femmes entourées de bidons et de bouteilles, échangeant des recettes, des remèdes transmis de mère en fille depuis des générations. La solidarité, la générosité et la compassion régnaient alors. Un certain humour aussi, des regards et des sourires, oui beaucoup de sourires et de complicité. Puis venait bien sûr le troc à la libanaise : bougies, allumettes, piles, tout s’échangeait, c’était précieux, c’étaient nos trésors de guerre…

Oui, c’était bien ma vie, cette traversée au creux d’une vallée très obscure, dans un ghetto englouti dans une noire tristesse, sous l’occupation, où morts et handicaps, voitures piégées, deuils et désespoir étaient le quotidien. L’expression d’une vie vraiment vécue. Dans cette tragédie, ce qui importait, c’était le partage et, dans ce partage, la communion. Avec les membres de ma famille, l’éducation des enfants, mes amis et voisins, les refugiés, l’enseignement des enfants de l’institut des malentendants, le foyer des jeunes filles handicapées… Chaque matin était un défi, chaque soir un triomphe.

Je me souviens encore… L’accès de la rue menant à l’université était condamnée, c’était une ligne, un mur de démarcation, pour cause de tireur embusqué. Nous entrions au campus par un petit sentier sablonneux, et c’est ce même chemin que nous dévalions en catastrophe, en sens inverse, lorsque le canon tonnait plus que de coutume. En arrivant au bout de l’allée, le regard levé vers le ciel, je souriais et rendait grâce.

 

Le yoga : éloge d’une patiente aventure où tout est grâce

Hier encore, je me voyais tel un fragment frémissant sans rythme dans la sphère de la vie.

Aujourd’hui, je sais que je suis la sphère et que toute la vie se meut en moi en fragments

Rythmés.

Les enfants du prophète, textes inédits G.K. Gibran, éd. Al Baurak.

Vivre suppose que l’on soit suffisamment protégé dans un milieu sécurisant. Mais quand la menace de mort est permanente, un rapport pathologique au temps s’installe. C’est l’immédiat qui prend le relais de tous les besoins, c’est l’impératif de survie… La vie devient un ici et maintenant. Le harcèlement des besoins vitaux place l’individu dans une grande solitude : résoudre les problèmes de l’eau, de l’électricité, le fuel, le pain, les médicaments, etc., va requérir beaucoup d’énergies et les épuiser.

En effet, quand on manque de tout et que les énergies vitales sont confrontées sans relâche au manque existentiel, le retentissement sur l’équilibre psychologique est indéniable et constitue la prédiction de développement de problèmes comme la dépression, la nervosité, l’oubli, la perte de repères, les allergies, les douleurs musculaires, les diarrhées, les maux de tête, les insomnies… Enfin, c’est la kyrielle des somatisations qui s’installent…

Mais voilà, dans ce sentiment d’être hors la vie, hors du temps et de l’espace, une rencontre avec le yoga a été possible. Sur le tapis comme territoire, une vraie odyssée s’est inscrite, telle celle de Sindibad, ou tel le voyage d’Aladin, sur son tapis volant. Au fil des ans, l’apprentissage de cette discipline a été une traversée initiatique. Une invitation à regarder la vie en face, à n’avoir pas peur de sa peur, à ne pas désespérer de son désespoir. Dans l’épreuve, le yoga a été comme une semence sur une terre brûlée, dont les graines, yama (conduite envers les autres), niyama (conduite envers soi-même), prânâyâma (techniques de respiration), âsana (postures), pratyâhâra (le retrait des sens)… ont fait jaillir les fruits de l’humilité et de la compassion. Les ashtanga (les huit membres), par leur pratique, donnent à la vie une dimension nouvelle, une qualité et une liberté d’être.

L’engagement au yoga ouvre une espace de réflexion intense : comment faire silence ? Écouter en soi le retentissement de ce mot, son murmure. Comment nous appuyer sur l’expérience du monde sensible, pour nous ouvrir à l’essentiel et ainsi retrouver en soi un espace de communion avec le soi profond pour atteindre l’unité et la cohérence de son être et de sa personne ?

En yoga, la pratique du travail postural permet de décoder le langage du corps et ses émotions. De retrouver l’équilibre et de vivre sa verticalité dans toute sa symbolique. Sentir ses appuis, sa tonicité, reconstruire l’image du corps et ses perceptions, et ainsi se mettre debout, digne et libre. Dans la statique, pouvoir être son propre témoin, vivre l’harmonie intérieure, canaliser ses énergies pour explorer la dimension cosmique du corps et du souffle, chemin qui nous ouvre la voie du divin.

Dans ce parcours, jalonné de rencontres et de formations, une courageuse reconstruction s’est établie autour du théâtre, de la danse, de la psychophonie, du personnage clown… Mais surtout, dans le cadre de la Fédération Nationale des Enseignants de Yoga de Paris, un accompagnement exceptionnel transmis par un passeur des temps modernes, M. Patrick Tomatis, qui par son écoute, sa bienveillance et sa pédagogie, a permis de maintenir le cap au-delà des traumatismes, de dénouer les nœuds et, lentement, de trouver une issue au désir de vivre, de penser, de créer et d’aimer.

Oui, sur cette terre martyre, le yoga est bien un appel à la vie qui habite l’être dans son intimité profonde, une voie qui permet d’explorer le détachement et la non-violence, d’éloigner peur, tristesse et désolation.

… Ils sont venus, ils sont tous là, les uns et les autres sur leur tapis, pour vivre l’instant présent, se ressourcer et repartir dignement vers leur destin…

Peut-être que la sagesse est tout simplement une affaire de patience,

Et la guérison une question de temps.

Et tout ce qui vous fut jamais donné de bon est à vous pour toujours.

Rachel Naomi Remen, M.D., Kitchen Table Wisdom, The Berkeley Publishing Group, N.Y., 1996.

 

Oser sa vie

Quand on aborde le yoga dans ses multiples formes vastes et complexes, une histoire passionnante s’inscrit dans notre vie, et on comprend en l’approfondissant qu’on est prédestiné à comprendre par sa propre vocation, par sa propre orientation culturelle et celle du moment historique auquel on appartient, l’image qu’on s’est créée, un horizon spirituel, une conscience de pensée mythique, une structure de symboles ainsi qu’une maturité mystique.

Mircea Eliade, Le yoga, Immortalité et Liberté, éd. Payot, Paris, 1975.

 La sagesse, pour qu’elle puisse se développer et se déployer, devrait trouver une base solide, sur une exigence qui se pose à nous, dans des résolutions quotidiennes.

Une quotidienneté peut-elle se vivre sur fond de guerre ? La sagesse en temps de crise, c’est de ne pas se dérober aux premières peurs et doutes. C’est aussi ne jamais renoncer à donner son cours de yoga et surtout s’engager moralement vis-à-vis des personnes qui viennent au cours et s’installent sur le tapis de yoga en confiance.

Cette expérience, ce vécu, a pris toute sa dimension en juillet 2006 quand, à l’aube, nous sommes réveillés par des bombardements de l’aviation qui pilonnent les ponts, les infra-structures, les centrales électriques…

Cela faisait un moment que la vie s’était installée dans une certaine normalité… Mais voilà, nos repères éclataient à nouveau. Les gens ont fui vers les montagnes, chez des parents ou des amis, dans les écoles et les monastères… L’insécurité, l’angoisse et la peur ont refait surface, mais aussi beaucoup de colère devant tant d’injustice. Rapidement, les réflexes de survie se sont installés. La vie s’est à nouveau réorganisée dans un rythme différent, les longues files d’attente, les pénuries.

De partout, les adeptes du yoga appelaient, voulant absolument continuer les cours. Quelle responsabilité ! Comment accompagner toutes ces personnes, organiser un cours, suivre une certaine pédagogie, prendre du recul par rapport au quotidien si pénible ? Moi-même vivant au cœur même de cette situation.

Je recevais des coups de fil et des messages de mes amis et collègues de l’école de Paris, ainsi que de mon enseignant, qui s’inquiétaient et disaient tous leur sympathie et compassion.

Je ne pouvais ignorer toute l’ampleur de cette demande de rester dans l’essentiel, au sein même de la vie, du Soi absolu, de l’ATMAN.

Et voilà comment les cours ont repris en soirée. Ils étaient présents, nombreux, ces hommes et femmes de bonne volonté. Des jeunes avec leurs amis, des femmes enceintes. Ils étaient venus à pied, à vélo, en auto-stop. Des retrouvailles chaleureuses et pleines d’émotions. Ils étaient heureux d’avoir osé braver le sort. D’être là, tout simplement.

Je ne saurais décrire l’intensité du moment où, en silence, on s’installait pour vivre en yoga. Assise sur mon tapis, j’étais portée par toutes ces années d’apprentissage, d’assiduité dans la pratique, de lectures.

En préliminaire, il nous était impossible de nous allonger au sol, alors nous travaillions debout les respirations. La maîtrise du souffle, et l’amplitude respiratoire nous permettant de débloquer nos tensions psychiques, et notre fatigue s’estompait. Puis venaient les enchaînements en équilibre pour retrouver un peu de quiétude, d’apaisement et de concentration. Pour renforcer notre détermination, la fermeté et la stabilité, je proposais la posture de force, des postures de guetteurs, la posture du coq et des cuisses. Je les invitais à prendre des postures d’extensions éminemment et puissamment libératrices :

En assouplissant le haut du dos, en ouvrant les aines, en favorisant l’épanouissement de la cage thoracique et la tonicité abdominale, elles permettent un déconditionnement (de notre être social, de notre mode de pensées, de nos comportements).

Patrick Tomatis, Revue française de yoga n° 6, p. 97.

Pour faciliter la prise de conscience des tours et détours de la pensée, on pratiquait les torsions, mouvements en spirale qui stimulent l’introspection, le mental se trouvant ainsi dans une nouvelle étape de réflexion et de conscience, un passage vers l’autre rive, un autre état d’être. Souvent nous prenions la tortue ou le fœtus lié, nous sentant ainsi enfin disponibles pour la répétition des mantras SO HAM et AUM… et enfin, pour terminer, prendre la liberté de s’allonger sur le tapis pour prolonger cet état subtil de la détente et de l’abandon.

J’étais souvent tentée d’allonger la séance, de presque les retenir. Mais là aussi, je faisais l’apprentissage du « lâcher prise », laisser faire, laisser partir…

J’ai levé un pan de voile sur ce vécu ensemble dans un temps de crise. Tissant des liens bénis avec les uns et les autres, actrice de ma vie, dans un état de communion profond que je garde précieusement comme cadeau de la vie.

Revue Française de Yoga, n° 43, « Sagesses par temps de crise », janvier 2011 pp. 67-73

 

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