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Nourriture et jeûne dans la pensée médicale de l’Inde ancienne

Publié le 25 août 2005

L’âyurveda fait preuve d’une étonnante modernité, dans la mesure où elle accorde de l’attention à la prévention des maladies, qu’elle considère aussi bien du point de vue organique que psychologique. Une diététique très élaborée permet de rééquilibrer l’organisme sur la base de la théorie des dosha.

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L’AYURVÉDA ET SES FONDEMENTS

L’étymologie même du mot âyurveda conduit au coeur de la doctrine. Il s’agit du savoir (veda, de la racine sanscrite VID – connaître) sur la vie (âyus) et sur la longévité. Par conséquent, cette médecine n’est pas seulement basée sur la connaissance des maladies et leur traitement, bien qu’elle les englobe, mais surtout sur la santé et les moyens de la promouvoir. C’est donc une médecine prioritairement préventive. Bien que née dans la vallée de l’Indus, quelques 3 à 5 000 ans avant notre ère, l’âyurveda correspond à un système rationnel de pensée. Il est fondé sur l’observation minutieuse, l’expérience clinique, la classification des maladies et des substances thérapeutiques, parmi lesquelles il faut inclure au premier chef les plantes et les minéraux. La transmission de ce savoir s’est effectuée au cours des siècles de manière orale, et si les grands traités de base, tels que ceux de Caraka et de Sushruta (ce dernier étant davantage centré sur la chirurgie) ont été rédigés dans les premiers siècles de notre ère, la mémoire continue joua un grand rôle dans la formation des vaidya, dont l’apprentissage repose encore aujourd’hui essentiellement sur ces grands traités. Née au Nord de l’Inde, cette médecine a gagné progressivement l’ensemble du subcontinent indien. Il convient de mentionner également les deux traités d’éminents vaidya du Kerala, au sud de l’Inde, Vâgbhata (père et fils), connus sous le nom de Ashtânga Samgraha et Ashtânga Hridaya. Ils auraient vécu au VIIe siècle de notre ère.

En dépit de son ancienneté, l’âyurveda correspond à une vision très actuelle de la médecine, puisque il a toujours réservé à la diététique une place essentielle dans la promotion de la santé et le déroulement du processus thérapeutique. Au contraire, dans les pays occidentaux, c’est seulement depuis quelques décennies que l’hygiène alimentaire est considérée comme un mode de prévention efficace de nombreuses maladies, y compris les plus graves, telles que les affections cardio-vasculaires, voire le cancer.

Perspective moderne aussi dans la mesure où il n’y a pas, dans la pensée indienne, opposition entre les phénomènes somatiques et les phénomènes psychiques qui sont totalement imbriqués dans la pratique et que seule la philosophie cartésienne avait divisés. L’ âyurveda englobe donc les conditions organiques, biologiques et psychologiques dans son approche de la santé et de la maladie. Voyons quelques-uns de ses principes fondamentaux avant d’envisager la diététique ayurvédique et son efficacité dans la prévention et le traitement des maladies.

La théorie des dosha

Un des principes fondamentaux concerne l’équilibre des différents constituants de l’organisme. C’est cet équilibre qui assure la bonne santé physique et psychique de l’individu.

En fonction de la conception unitaire que nous avons évoquée entre l’homme et l’univers, les cinq éléments de base (mahâbhûta) constitutifs de celui-ci entrent dans la composition du corps humain. Il s’agit de : l’éther (espace), de l’air, du feu, de l’eau et de la terre. Ces énergies fondent la constitution de base ou innée, prakriti, caractérisant chaque individu à la naissance.

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LA DIÉTÉTIQUE AYURVÉDIQUE

L’alimentation peut jouer un rôle considérable dans le rééquilibrage des dosha. Un des fondements de cette diététique est la notion de saveur ou rasa. Les rasa sont au nombre de six:

– madhura, le doux, est nécessaire à la croissance et au développement des tissus ; il a également un effet apaisant.

– kashâya, l’astringent, agit sur le tube digestif et la peau.

– tikta, l’amer, améliore la digestion.

– amla, l’acide, augmente les secrétions salivaires et les sucs digestifs, tout en exerçant une action bienfaisante sur le cour et « chaude » sur l’ensemble du corps.

– kshâra, l’épicé, ou lavana, le salé, donnent du goût aux aliments, mais accélèrent le grisonnement des cheveux s’ils sont présents en excès dans l’alimentation.

– katu, le piquant, l’âcre, augmente la sécrétion des sucs digestifs, mais il est irritant pour l’ensemble des organes du corps lorsqu’il est présent en excès.

L’épicé et/ou l’astringent sont irritants pour le vent, tandis que le doux et/ou l’amer sont défavorables au phlegme. Le piquant et l’acide sont responsables des troubles de la bile, ainsi que le salé et l’épicé, mais le doux et le piquant se neutralisent.

Il existe aussi différentes qualités bio-physiques des aliments; elles sont au nombre de vingt et se répartissent par paires: lourd/léger ; froid/chaud ; huileux/sec ; terne/acéré ; régulier/mobile ; doux/dur ; clair/visqueux ; uni/rugeux ; gros/menu; solide/fluide.

Toutes ces qualités peuvent se combiner à l’infini, et ces combinaisons agissent sur le corps humain. Ainsi, le lait caillé (curd, en anglais), bien que froid au toucher, est décrit comme « chaud » selon la classification ayurvédique, du fait que, lorsqu’il est absorbé, il augmente la chaleur du corps. De même, une substance comme le beurre clarifié (ghee, en anglais), parce qu’elle augmente le poids du corps, est dite « lourde ».

On vise donc à maintenir un équilibre constant, ce qui correspond au principe occidental d’homéostasie, en administrant au sujet les substances les mieux adaptées à sa condition, qu’il s’agisse des sujets sains ou malades. (…)

La théorie tridoshique ou humorale que nous venons d’exposer est à la base de la conception de la santé selon 1′ âyurveda. Celle-ci repose sur la notion d’équilibre – équilibre à l’intérieur du corps / équilibre entre les constituants du corps et les aspects qui leur correspondent dans le monde environnant. La diététique âyurvédique visera donc à reconstituer l’équilibre humoral, s’il a été troublé, en augmentant ou au contraire en diminuant les caractéristiques de l’humeur perturbée en cause (dosha) par un dosage savant des propriétés et des saveurs (rasa) des fruits, légumes, céréales, épices.

La manière de préparer les aliments joue aussi un rôle essentiel dans le maintien de leurs propriétés. La réalisation de « curry » variés en est l’illustration, avec pour objectif celui de donner du goût, mais aussi de faciliter la digestion et de tonifier l’organisme. Cet ensemble aboutit à un art culinaire très perfectionné, qui joue de surcroît un rôle essentiel dans l’hygiène de vie et la prévention des maladies. Nous ne pouvons rentrer ici dans le détail de ces descriptions et nous renverrons simplement le lecteur au travail d’un éminent indianiste de la Banaras Hindu University, le Pr. P.V. Sharma, qui a procédé à l’identification des nombreuses plantes médicinales, fruits et légumes cités dans les traités médicaux anciens et à leur classification.

Sur le plan pratique, chaque personne pourra donc choisir ses aliments en fonction des qualités et des goûts qui équilibrent sa constitution et ses besoins.

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Revue Française de Yoga, n° 23, « Manger, jeûner, sacrifier », janvier 2002, pp. 71-92

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