Le Monde du Yoga

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Oublier la mémoire

par François Roux | Publié le 19 avril 2005

Chez l’Homme, alors que la mémoire du corps est une donnée biologique intangible, la mémoire de l’esprit peut se cultiver. Cette dernière tendant naturellement à entasser les souvenirs de façon aléatoire et à nous masquer ainsi la réalité du monde, le Yoga peut nous aider à effectuer un travail d’oubli pour vivre plus librement.

« « Je meurs à chaque instant » Saint-Augustin

Aborder la mémoire – et son double, l’oubli – est d’une extraordinaire difficulté. Car ce vaste domaine est au coeur même de la vie. La vie, cette force qui va, s’avance en effet en prenant appui sur deux polarités : elle invente et elle répète.

Depuis l’océan primordial, sorte de liquide amniotique cosmique où s’élabore la première ébauche du vivant, la vie n’a cessé d’inventer, de modifier, de développer, de complexifier ses formes. En même temps, tout se passe comme si les acquis étaient stockés, au fur et à mesure, dans une secrète mémoire existentielle qui les reproduit sans fin, jusqu’au jour où, dépassés ou devenus inutiles, ils disparaissent : façon d’oubli. »

« Dans le cas présent, il est également indéniable que la mémoire du vivant joue le rôle d’une sauvegarde. Comme s’il fallait garder trace de cet immense et patiente émergence, qui prit des millénaires. Comme si l’audace de créer devait se doubler, quelque part, de la prudence de conserver. Et comme si, pour aller de l’avant, la vie avait besoin de sécréter un fil conducteur. Au fond, même les vieux clivages politiques de nos sociétés trouvent ici leur inconscient point de départ… »

« De fait, avec l’homme, la mémoire s’est beaucoup complexifiée. D’abord parce qu’elle est une part essentielle du mental. Ensuite, selon l’optique indienne, parce qu’elle possède une très longue histoire liée à nos nombreuses vies successives et que, d’une certaine manière, ce qui se réincarne dans un corps neuf, c’est une vieille mémoire dont le vouloir-vivre continue de s’actualiser. Enfin, parce que cette mémoire n’est pas seulement présente dans le cerveau mais également dans chaque cellule de notre corps.

Si simple que soit son apparence, cette cellule possède donc sa mémoire intégrée, son programme propre. Par ailleurs, elle est dépositaire d’un psychisme collectif, de tous les souvenirs de l’espèce, de la race et du groupe auxquels elle appartient. Si bien que lorsque notre principe transmigrant – disons notre psyché – reprend corps, il va croiser sa propre mémoire avec cette mémoire somatique.

Il y a en nous, de ce fait, une double mémoire. Mémoire du corps, d’une part, mémoire de l’esprit, de l’autre. La première est infiniment plus forte que la seconde, car elle est liée à la survie de l’espèce et d’une certaine façon à toute l’histoire de l’humanité : la faim, la reproduction, par exemple, relèvent de cette mémoire indestructible. Lutter contre elle reviendrait donc, à terme, à se suicider. La seconde, par contre, n’a pas valeur de survie : elle est un legs de l’ego, un héritage de notre histoire personnelle, une accumulation du mental qui finit par étouffer la voix du corps et interférer avec toute chose.

C’est cette seconde mémoire qui pose à l’homme tant de problèmes. On peut dire d’elle, comme Esope le disait de la langue, qu’elle peut être la meilleure ou la pire des choses. La meilleure, lorsque reliant l’homme à toutes les formes du créé passé, présent et à venir, elle débouche sur une conscience englobante qui est l’accomplissement suprême de l’humain. La pire, lorsque l’homme s’étant lié à son fonctionnement mental, au point de prendre la partie pour le tout et le serviteur pour le maître, la mémoire mentale s’interpose à chaque instant entre lui et le réel.

Car c’est bien cette mémoire-là qui nous écartèle entre le poids des souvenirs et la tension vers l’avenir. Qui nous noie, par moment, dans un émotionnel d’autant plus douloureux qu’il reste largement inconscient. Et qui, se refusant au changement, nous prive de la fraîcheur indicible du présent et finit par rendre notre futur identique à un passé déjà mort.

De cette mémoire-prison, il est clair pour la tradition de l’Inde qu’il faut se dé-prendre, de son vivant même, si l’on ne veut pas traîner un insupportable fardeau toute son existence et risquer de le transférer dans l’incarnation suivante. C’est ce à quoi vise, entre autres, le yoga qui, nous rendant sensibles à la mémoire du corps, laquelle est authentique et vitale, nous permet progressivement de voir ce qu’est notre mémoire mentale : un trompe-l’oeil nous masquant la réalité du monde.

De cette mémoire bric-à-brac, on peut également prendre conscience à travers une démarche analytique ou une thérapie, comme on visite le grenier de la maison familiale, redécouvrant sous la poussière, des objets jadis vivants, qui ne servent plus à rien ni à personne, mais qui sont « là, au cas où ». On se rend compte, alors, qu’on entasse parce qu’on n’est jamais tout à fait sûr de pouvoir faire face, spontanément, sans réserve, à l’inconnu qui survient. La mémoire est aussi une parade à la peur de manquer. Mais parade perverse. Car plus on entasse de passé, moins on est apte au présent et plus on craint le futur… Cercle éminemment vicieux que, pour n’avoir pas à le reconnaître comme tel, on pare de toutes les vertus : le stéréotype est alors élevé au rang de tradition, la famille devient un moule qui bride l’individu avant de le briser complètement, les institutions rouillées grippent peu à peu les rouages du vivant.

L’un des plus célèbres textes de Jacques Prévert – Inventaire – a fait à juste titre le tour du monde, porté par les voix chaleureuses et canailles des Frères Jacques. De quoi y est-il question ? De tout et n’importe quoi, justement, parce qu’on n’a pas pu ou su s’en débarrasser.

(…)

« deux soeurs latines trois dimensions douze apôtres mille et une nuits trente deux positions six parties du monde cinq points cardinaux dix ans de bons et loyaux services sept péchés capitaux deux doigts de la main dix gouttes avant chaque repas trente deux jours de prison dont quinze de cellule cinq minutes d’entracte et.. plusieurs ratons laveurs. »

Ne vous semble-t-il pas que ce malicieux et délirant inventaire a bien des points communs avec notre tyrannique mémoire mentale ? Rien n’a été trié, rien n’a été jeté, tout perdure dans le plus grand désordre et, n’était la présence des délicieux ratons laveurs, les bien nommés, notre psyché ressemblerait fort aux écuries d’Augias, ce roi d’Elide qui possédait des boeufs par milliers sans jamais nettoyer leur litière ! A Hercule, en ce cinquième de ses travaux, il ne fallut pas moins de deux fleuves détournés de leur cours pour les nettoyer… »

« Quand l’homme, s’appuyant sur la sagesse du corps, commence à se libérer (mukta) de ses conditionnements – et la mémoire est un des plus prégnants – la méditation s’installe en lui comme une sensibilité totale. Loin de le couper de l’existence, cet allégement de la mémoire mentale le relie en profondeur à la vie et l’ouvre à la richesse du monde, comme sous l’effet du soleil le sel sourd lentement du marais salant. (La méditation continuelle purifie la mémoire » soulignait très justement Deshikachar dans ses entretiens d’Antony.)

« Oublier la mémoire » devient alors un acte délibéré, de grande salubrité, une incomparable joie d’exister pleinement d’instant en instant sans s’identifier à aucun, l’art de goûter, selon l’expression de Rajneesh « la fraîcheur du neuf, le délice d’être, tout simplement. »

Le sage, en somme, est une mémoire sans émotion. Un passé déposé au fur et à mesure qu’il est vécu. Un être qui prend toute sa stature sans se statufier. Un existant qui se sert des strates successives de son vécu pour s’élever grâce à elles, au lieu de s’étouffer sous elles. « Oubliez tout ce que vous savez » notait rudement Ramana Maharshi. La vraie mémoire, celle de notre vérité profonde (en grec, aléthéïa, la vérité, c’est ce qui est retiré du Léthé, le fleuve de l’oubli… ) est à ce prix.

Oublier la mémoire, c’est se souvenir de l’être. »

Revue Française de Yoga, N°11, « La mémoire. », janvier 1995, pp.11-15.

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