Le Monde du Yoga

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Quand Dieu créé l’homme à son image

par Jacques Arnould | Publié le 13 mai 2004

L’idée de l’homme créé à l’image de Dieu consiste en réalité en un idéal de perfection vers lequel tend l’humanité. En effet, dans la Genèse, cette ressemblance est une promesse et non un constat. Cette promesse qu’un jour, tout être humain portera réellement en lui l’image de Dieu scelle l’alliance passée entre le Dieu créateur et ses créatures.

[…]
“ La question « Pourquoi croit-on? » a pris aujourd’hui un tour franchement nouveau.., sans pour autant recevoir de réponse plus définitive C’est du moins le constat posé par l’anthropologue Pascal Boyer dans son livre Religion explained, en français Et l’homme créa les dieux.

Boyer décrit la religion en termes de processus cognitifs communs à tous les cerveaux et constitutifs de leur fonctionnement. Ces processus sont activés par des situations particulières : un malheur répété, la présence d’un cadavre, une occasion de prédation ou d’exclusion, un échange social à gérer, etc. En fait, constate Boyer, ces situations ne semblent pas très nombreuses : « Seul un nombre limité de concepts est capable d’atteindre cette pertinence multiple: c’est pour cela que la religion a des traits communs dans le monde entier. » Y aurait-il une espèce de sélection au sein des processus religieux (comme, par exemple, les mythes) ? En serait-il de même pour les sentiments moraux?
Avant tout, rappelle le chercheur français,  » les concepts religieux […] mobilisent les ressources de systèmes mentaux qui seraient là, religion ou pas. C’est pourquoi la religion est une chose probable » et naturelle. Ce que, soit dit en passant et aux yeux de plusieurs auteurs, la science ne peut pas prétendre être, parce qu’elle exige une forme de collecte des informations et de communication trop singulière: « L’activité scientifique est, tant sur le plan cognitif que sur le plan social, très improbable. Cela explique pourquoi elle ne s’est développée que dans un nombre limité de pays, chez un nombre limité de gens, pendant une infime partie de l’histoire humaine.» Chose probable donc, la religion n’en profite pas moins, historiquement parlant, de l’évolution singulière de l’espèce humaine (ou éventuellement des espèces préhominiennes…), en particulier d’une explosion culturelle, il y a 50 ou 100 000 ans. «Cette brusque explosion de créativité, de diversité, a sans doute été provoquée par un changement dans l’activité mentale. C’est pourquoi il est tentant de considérer l’hominisation moderne comme une sorte de processus libérateur, par lequel l’esprit a brisé les entraves de l’évolution pour devenir plus souple, plus capable d’innovation, en un mot plus ouvert.» C’est à partir de ce moment que le cerveau humain a été capable de représentations religieuses, qui ont été traduites en symboles matériels. Dans cette perspective, on l’aura compris, la religion est perçue comme une sorte d’effet secondaire du fonctionnement de notre cerveau et, l’expression est de Boyer, les concepts religieux comme «des parasites de nos capacités mentales».
[…] le caractère novateur du propos de Pascal Boyer ne se trouve pas dans l’usage du terme de parasite, mais plutôt dans son articulation de trois perspectives pour scruter les religions : celle de l’ethnographie qui permet de discerner, au sein de la diversité religieuse que nous connaissons, des thèmes récurrents, des caractéristiques universelles ; celle des sciences c.ognitiyes qui cherchent à mieux comprendre le fonctionnement même de nos neurones; enfin, celle du darwinisme, afin de mieux analyser l’émergence, la persistance et le déclin de processus biologiques ou de comportements, en lien avec les stratégies individuelles et collectives. Pour autant, Et l’homme créa les dieux ne prétend pas à l’exhaustivité : d’autres chercheurs, d’autres champs et orientations de recherche se penchent sur le même sujet, avec d’autres outils, d’autres conclusions.., mais toujours encore de bien nombreuses terrae incognitae. Parmi ces terres inconnues, la principale, sans l’ombre d’un doute, se cache derrière une seule et unique question: pourquoi tel individu croit-il et tel autre pas?

[…] La religion, dont j’ai esquissé précédemment quelques caractéristiques et propriétés, joue un rôle essentiel dans la prise de conscience et l’entretien de cette relation d’« alter-égalité » entre le Dieu Créateur et sa créature humaine. Car la religion prend au sérieux et en charge la capacité de Dieu (capax Dei) que possède tout être humain et qui lui permet d’accueillir et de recohnaître en’ lui-même l’image même de Dieu.

Cependant, tout n’est pas dit, aussi extraordinaire (et peut-être irrecevable) que puisse être cette révélation. Il s’agit en effet d’un devenir et non d’un état posé a priori, en un commencement qui n’appartiendrait plus qu’au passé; il s’agit d’une promesse et non d’un constat. Sans doute avons-nous souvent oublié ce «détail », trop influencés sans doute par les représentations de la création d’Adam et d’Ève que nous a léguées la tradition chrétienne, ne serait-ce que la tradition artistique. Adam et Eve y ont le plus souvent les traits d’un homme et d’une femme adultes, achevés et parfaits. Un dieu et une déesse à la mode grecque, en quelque sorte. Rien dans le texte biblique ne contraint à une telle lecture. Au contraire, les indices ne manquent pas pour inviter à lire dans i ces versets l’expression d’une alliance posée entre le Créateur et ses créatures. Ainsi une formule de bénédiction est-elle répétée à chaque jour de la Création : « Et Dieu vit que cela était bon. » Sont également précisés les termes, les conditions de cette alliance, (je ne peux citer ici toutes les phrases qui commencent, dans la traduction française, par «Que »). Dès lors faut-il préciser la promesse liée à cette alliance, puisque toute alliance en contient une. Cette promesse, c’est qu’un jour toute créature humaine portera véritablement en elle l’image de son Créateur.

Cette promesse est posée en dehors même de l’idée et du contexte du péché. Avec ou sans péché, la création de la personne humaine est en devenir, en cheminement ; elle ne réalise pas immédiatement l’image parfaite de Dieu. Bien entendu, la promesses

lorsqu’il devient impossible d’ignorer le péché. Celui-ci, en effet, menace la relation qui existe entre le Créateur et l’être humain et, avant tout, les tentatives faites par l’homme pour se rapprocher de Dieu (souvenez-vous de la prière tirée de la liturgie chrétienne). Le péché (qu’il soit originel ou actuel, d’Adam ou du monde, qu’importe) pourrait-il mettre en danger le projet créateur de Dieu ? La réponse est: non. La tradition chrétienne la voit déjà en filigrane dans les paroles de Dieu au serpent: « Je mettrai l’hostilité entre toi et la femme, entre ta descendance et sa descendance. Celle-ci te meurtrira à la tête et toi, tu la meurtriras au talon (16). » Le péché n’aura pas le dernier mot; il n’empêchera pas la créature humaine d’atteindre la stature accomplie promise par son Créateur.

Pour la foi chrétienne, en effet, la promesse de la Genèse, menacée par le péché commis par l’homme, trouve son salut dans l’ouvre et la personne même du Christ. L’apôtre Paul, dans son Épître aux Colossiens, est clair:

«Dieu nous a arrachés au pouvoir des ténèbres et nous a transférés dans le royaume du Fils de son amour; en lui nous sommes délivrés, nos péchés sont pardonnés.

Il est l’Image du Dieu invisible, Premier-né de toute créature, car en lui tout a été créé, dans les cieux et sur la terre, les êtres visibles comme les invisibles, Trônes et Souverainetés, Autorités et Pouvoirs. Tout est créé par lui et pour lui, et il est, lui, pardevant tout; tout est maintenu en lui et il est, lui, la tête du corps, qui est l’Église. Il est le Commencement, Premier-né d’entre les morts, afin de tenir en tout, lui, le premier rang. Car il a plu à Dieu de faire habiter en lui toute la Plénitude et de tout réconcilier par lui et pour lui, et sur la terre et dans les cieux, ayant établi la paix par le sang de sa croix (17). »

L’histoire n’est pas finie. Si du moins elle est chrétienne, elle s’ouvre nécessairement sur l’espérance et la responsabilité. Pour un chrétien, l’espérance ne se réduit pas à l’espoir, car elle a désormais un visage, celui de Dieu-fait-homme, Jésus-Christ. La res ponsabilité lui est corrélative. « Qu’as-tu fait de ton frère? », s’entend dire Cain, après le meurtre de son frère. Nous ne sommes pas tous les meurtriers de notre frère mais, tous, nous pouvons nous interroger sur le soin que nous portons à ceux et à celles qui sont, comme nous, créés à l’image de Dieu, même si nous essayons de les couvrir de notre indifférence, de notre mépris, de nos rancunes ou de nos misères…”

Revue Française de Yoga, n°29, « De la relation corps-esprit », janvier 2004, pp. 65-82

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