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Quand l’action crée le sens : une lecture actuelle de la Bhagavad-Gîta

par Gisèle Siguier-Sauné | Publié le 24 mai 2005

La quête du sens ne procède pas seulement d’une réflexion intérieure ; elle est élan vers l’autre. C’est la relation à l’autre qui permet de faire émerger le sens. Le désir tel que le conçoit Lévinas a alors le pouvoir de faire primer le Soi, intériorité ouverte à l’altérité, du Moi égoïste

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QUAND L’ACTION CRÉE LE SENS

Pourquoi l’action ? Y aurait-il une primauté de l’action dans la quête du sens?

Si nous nous référons à la situation de départ de la Bhagavad-Gîtâ, Arjuna, le disciple-guerrier, en perte de sens et désorienté, ne demande pas à son instructeur-cocher un enseignement métaphysique, dans l’ordre de la connaissance, mais : que faire ? Où est mon devoir ? Comment agir ? Et il faut noter qu’il ne s’interroge pas lui-même, dans un mouvement réflexif, mais qu’il interroge un autre que lui. Ceci est une quasi constante des textes didactiques indiens : leur enseignement se donne dans le cadre d’une relation, maître/disciple ou enseignant/enseigné.

Ce que je voudrais maintenant montrer, c’est que le sens comme orientation, le sens qui donne sens aux multiples significations, serait lié à un élan, un désir, un hors de soi, vers Autre que soi. Et cet élan est action.

Cela signifie-t-il qu’il faille renoncer à la réflexion pour retrouver le sens ? Orientation aveugle dès lors ! Et une orientation aveugle, cela ressemble beaucoup à un asservissement de ma liberté à un ordre, une loi imposée que l’on ne réfléchit plus. Ce qui fait le lit de tous les fascismes. Une action génératrice de sens ne peut se passer de l’éclairage de la conscience.

Une grande partie de l’action pédagogique de l’instructeur de la Bhagavad-Gîtâ vise à montrer à quel point le travail de discernement doit accompagner tout au long le Karma-Yoga, la discipline de l’action désintéressée.

Mais il est vrai aussi que la réflexion peut parfois fermer l’action. Quand par exemple l’action est d’avance récupérée dans le savoir qui la guide : je pense avoir une connaissance de ce qui va arriver, je projette un sens, un programme dont l’action ne devrait être que le déroulement. Et je crée ainsi les conditions d’une fermeture à ce qui vient d’ailleurs que de moi-même.

Précisons les conditions de cet élan hors de soi et qui oriente l’action vers un sens. Qu’entendons-nous dans la proposition: « l’action crée le sens » ? Que le sujet n’est pas tout entier détenteur du sens. Et qu’il y a une générosité de soi dans l’action, dans cet élan vers autre que soi. Que donc l’action créatrice n’est pas l’attente d’une réciprocité, s’accommodant mal avec l’action comptable, le calcul pragmatique. Agir sans escompter, « agir sans entrer dans la Terre promise » dit E. Lévinas.

Mais qu’est-ce qui meut une telle action ? Elle ne procède pas du besoin. Car le besoin, je cite encore E. Lévinas, « s’ouvre sur un monde qui est pour moi, à la mesure de ma satisfaction ». Ce que la Bhagavad-Gîtâ définit comme le désir (Kâma) égocentrique, le désir lié à cette tendance humaine naturelle à l’égocentrisme, à l’attachement aveugle à son moi, et reconnue comme la principale cause de la souffrance. Enfermement du moi en lui-même qui associe le désir à l’idée d’un vide à remplir, d’un manque à combler, et dès lors toujours inquiet de réduire la distance entre lui et l’objet désiré. C’est peut-être au fond cet enfermement du moi en lui-même que signifie la servitude du samsâra, la ronde des renaissances, dont le moteur est précisément l’action accomplie en vue de la jouissance de ses fruits. Action karmique qui lie tout effet à sa cause. Mais ici, la cause et l’effet, même séparées dans le temps, appartiennent au même monde: celui du moi se posant comme origine et fin de l’action. Le samsâra est le monde du même, du retour au même. Écoulement circulaire dépourvu d’Orient.

À l’opposé du besoin qui retourne à soi, il y a ce que E. Lévinas nomme le Désir. Le Désir qui naît par-delà tout ce qui peut lui manquer ou le satisfaire. Cet élan hors de soi, moteur de l’action génératrice de sens, se révèle Désir. Il s’inscrit dans un mouvement qui m’excède, vers un but qui dépasse tout ce que le moi peut imaginer, concevoir, convoiter, compromettant par là même la souveraine identification du moi avec soi-même. Le désirable ici ne comble pas le désir. Au contraire, il creuse la distance, libérant l’action d’un retour sur elle-même. Cette distance peut éclairer en retour le sens de la crise du sens : n’est-elle pas souvent une mise en question du moi souverain ? Mise en question qui ne se réduit pas à un seul mouvement négatif, car elle est précisément déjà accueil d’un Autre. Ce qui s’oppose à l’être fermé sur lui-même, le Moi égotique, c’est l’être-en-relation : le sens vient au moi dans cette relation à un Autre que lui-même. L’action qui se révèle créatrice de sens se distingue d’une simple réaction s’inscrivant dans un enchaînement de causes et d’effets. Comme dirait Georges Bataille, elle vient « rompre l’enchaînement des actes efficaces ». Elle est le fait d’un commencement, le fait de poser un acte à partir d’une origine qui est relation première, originaire. Il y a une subjectivité intérieure au sujet, antérieure au moi : le soi qui est pure passivité, lien subtil entre soi et autre, relation d’appartenance. Une intériorité qui n’est pas comme une sphère enveloppée et fermée sur elle-même, ni un lieu où l’on peut se dérober à la responsabilité, ni une cachette où l’on rentre en soi. Espace intérieur qui déborde infiniment mon espace propre.

Le moi revenu à cette relation à ce qui le fonde, le Soi, abroge l’égoïsme et introduit en soi un sens qui le dépasse et dont il est en même temps le témoin, celui qui en répond. Intégrer dans son action ce qui vient d’ailleurs que de soi-même, c’est viser un temps par delà l’horizon de son propre temps. Faire et répondre au présent. Agir en portant attention au présent de l’action, sans cette tension vers les résultats escomptés, me rendrait capable d’entrevoir un temps sans moi. Bouleversement de l’égoïsme du moi souverain qui, revenu un temps à la passivité du Soi, se trouve saisi par le désir du Bien. Transcendance au coeur même de l’immanence, que Platon situait au-delà de l’être, au-delà de l’essence, et qu’il symbolisa par le soleil dans le fameux mythe de la caverne; soleil que l’on ne peut regarder en face. Mais si le soleil du souverain Bien est soustrait au regard, c’est peut-être justement afin que quelque chose de sa lumière, de son souffle, passe dans l’action, se réalise ici-bas, laisse une trace de son passage.

Le moi actif retournant à la passivité du Soi se découvre responsable : une relation qui oblige. Relation où une distance est maintenue, l’espace d’une différence, d’une non-coïncidence: le moi n’est pas le soi. Le moi n’a pas à disparaître pour laisser toute place au soi. Il y a un écart entre moi et soi : identité impossible.

C’est peut-être là le message ultime de la Bhagavad-Gîtâ qui place le service au-dessus de la connaissance. Cette différence, cette non-coïncidence entre moi et Soi, n’est-ce pas là l’espace d’une non-indifférence envers autrui?

(…)

Revue Française de Yoga, n° 23, « Le sens de la vie », janvier 2001, pp. 321-330

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