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Racheter et limiter la violence : le sacrifice et les règles alimentaires dans le judaïsme

par Shmuel Trigano | Publié le 26 août 2005

Les lois de la kasherut sont fonction d’un principe de différenciation qui impose de séparer viande et lait et de renoncer à certains animaux et végétaux. Au cœur de ces restrictions se trouve l’idée fondamentale de la sanctification, qui permet de suivre la voie de Dieu, la voie de la transcendance.

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LES LOIS DE LA KASHERUT

Kasher désigne la nourriture conforme aux exigences des lois alimentaires. Conformément au principe général que nous avons identifié, ces lois s’organisent en fonction d’un principe de différenciation.

La plus grande différenciation est celle qui sépare la nourriture carnée de la nourriture lactée. Ces deux types de nourritures ne doivent pas être mélangées et doivent être consommées en fonction d’un intervalle de temps suffisant (de 3 heures à 6 heures, selon les coutumes, dans la séquence repas carné-repas lacté, mais pas dans le cas opposé, la viande pouvant être consommée après un plat ou un aliment lacté, après que le consommateur se soit rincé la bouche et dit consommé un peu de pain). Cette différenciation architectonique est une extension d’un précepte biblique : « Tu ne feras point cuire un chevreau dans le lait de sa mère » (Ex 23,19; 34,26 ; Dt 14,21), interprété par le Talmud (cf. le traité Hullin). Ce dispositif engage le croyant à utiliser deux batteries séparées de vaisselle qui ne seront pas mélangées ni lavées ensemble. Il existe, néanmoins, un troisième type de nourriture, les aliments parvé, c’est-à-dire neutres pouvant être consommés indistinctement avec de la viande ou du lait. C’est le cas des légumes par exemple, donnés à l’homme par le créateur: « Je te donne toutes les herbes produisant graines sur toute la face de la terre et chaque arbre… » (Gn. 1,29).

Une fois les aliments distribués en fonction de ces trois registres, intervient une différenciation dans chaque catégorie. Dans le registre carné, tous les animaux ne sont pas permis. Seul le « quadrupède ruminant qui a le pied corné et divisé en deux ongles » est comestible. Si une seule de ces caractéristiques manque (par exemple pour le chameau, le lièvre, la gerboise qui n’ont pas l’ongle fendu, ou le porc qui ne rumine pas), l’animal est interdit (on décompte 42 animaux interdits à la consommation). Parmi les animaux, les oiseaux occupent une place singulière. On trouve des listes des oiseaux impropres dans le Lévitique (11, 13-19), le Deutéronome (14, 12-18). Tous les oiseaux de proie sont par exemple interdits ainsi que leurs oeufs. De même, les oeufs des oiseaux permis mais qui ont été fertilisés (c’est-à-dire qui présentent une goutte de sang) sont interdits. Pour ce qui est des poissons, le critère de conformité est la présence de nageoires et d’écailles. Tous les coquillages sont interdits. Enfin, certains insectes sont permis, quatre sortes de locustes mais comme leur identification n’est pas facile, on s’en abstient.

Les nourritures qui peuvent être mélangées indifféremment à la nourriture carnée ou lactée sont les légumes, les fruits, les oeufs, les poissons.

Il y a cependant des lois qui concernent les légumes, portant non pas sur leurs espèces mais sur leur provenance. Il y a en effet des lois de l’agriculture et de la terre. Par exemple, les fruits d’un arbre sont interdits durant trois ans après sa plantation (Lv 19,23-25). Ils sont qualifiés d’un terme (orla) qui signifie le « prépuce ». La quatrième année, ses fruits sont mangés dans des réjouissances. Seulement la cinquième année les rend aptes à procurer un profit. De même, les produits de la terre ne sont consommables qu’après que l’offrande des prémices (bikurim) et la contribution (teruma) aux Lévites (Nombres 18,12) aient été retirées. Les produits sur lesquels cela n’a pas été fait sont qualifiés de tevel et ne peuvent être consommés par prêtres et propriétaires. Par ailleurs, les espèces végétales mêlées (kilaïm) sont interdites (Lv. 19,19, Dt 22,9). Il y a six types de mélanges interdits selon les Sages : graines, greffe d’arbres et légumes, graines et vignoble, lin et laine, animaux domestiques et sauvages, labourer avec deux animaux de trait différents.

( …)

IMPURETÉ ET SAINTETÉ

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Il est impérieux de comprendre au préalable le sens de la « sainteté » biblique, la kedusha, d’un terme qui signifie la séparation. Cette séparation ne doit pas être entendue en effet comme celle du sacré. Il y a une grande différence entre le saint et le sacré. Cette différence est justement ce qui nous permet de ne pas voir dans la pureté une notion sacrale mais une dimension éthique qui doit être comprise en fonction de l’archétype absolu du texte de la Bible hébraïque : l’idée de création dont une des conséquences est justement la séparation du Créateur et de sa création. Cette perspective est vérifiée par le précepte biblique : « Soyez saint car je suis saint », qui définit la sainteté comme la voie de l’imitation de Dieu, la seule voie pour accéder à lui. C’est dans ce sens-là que la pureté biblique doit être comprise tandis que l’impureté est ce qui fait obstacle à ce rapprochement. Si la sainteté est séparation, à quoi vise-t-elle ? Son effet immédiat est, contrairement à ce que pense Mary Douglas, la dissociation, la désarticulation d’une unification massive avec le monde, l’éloignement, « l’étrangéïsation » dans la normalité courante. Cette attitude permet à celui qui se sanctifie de revivre l’acte de création, rendu possible par le retrait divin et la limitation de la puissance divine. Elle inscrit le souvenir de ce retrait dans le monde qui en est né, né dans un vide que guette l’illusion du plein, de la totale appropriation du monde. En acceptant les lois alimentaires, fondées sur la différenciation, la séparation, le croyant imite le Créateur, se souvient de lui, inscrit dans son comportement le souvenir de l’acte de la création, dans la logique duquel il se place alors. Il impose une limite à son appropriation du monde et de ses créatures. Cette limite conduit à une expérience qui le fait se séparer de l’environnement et du monde couvert par l’interdit. Plus largement, cette limite c’est la Loi et ses injonctions. Le rapport de la Loi et de la séparation (la sainteté) est justement ce que l’on appelle l’« alliance ».

Dans cette perspective, l’impureté qui, avec la pureté, est la modalité de la sanctification, n’est pas à comprendre dans le sens de la saleté et de la souillure. Ces catégories sont les modalités de la sanctification. Elles posent les conditions nécessaires pour y participer et spécifient les situations exigeantes – car limitées – dans lesquelles elle est possible, situations qui obligent à se détacher et se limiter dans certaines circonstances de l’existence. Selon Maïmonide, le but de l’existence du Temple de Jérusalem, dont l’accès était commandé et limité par un grand nombre de prescriptions de purifications, était d’élever le degré moral du pèlerin.

Cette réflexion sur le Temple attire plus généralement notre attention sur le fait que les prescriptions exigeantes de pureté et de sainteté qui pèsent sur le peuple d’Israël découlent de la présence divine en son sein, à l’instar du campement dans le désert, après la sortie d’Égypte, une présence qui oblige à la séparation puisqu’elle fait habiter dans l’immanence son principe opposé: la transcendance.

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Revue Française de Yoga, n° 25, « Manger, jeûner, sacrifier », janvier 2002, pp. 119-131

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