Le Monde du Yoga

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Un auteur et son oeuvre : Alan Watts (1915-1973)

par Jeannette Kempfner | Publié le 19 septembre 2003

Revenant inlassablement sur la notion d’Ego, à travers les expériences védantiste, taoïste, bouddhiste, Alan Watts a-t-il réussi à se détacher du sien ? Jouisseur invétéré, du moins avait-il conscience de la vanité de la notion d’ego, or c’est bien là la première qualité requise du sage.

« […]On connaît bien la vie d’Alan WATTS puisqu’il a pris soin de la narrer, peut-être même avec une certaine complaisance. Ne revient-il pas souvent sur lui-même, faisant le point des diverses acquisitions de son enfance, de son adolescence, des étapes de la vie américaine pour les apprécier? Ne dit-il pas qu’il porte de nombreux masques car, pour lui, « le monde entier est une scène » et il adore jouer dans un spectacle? On peut enfin, en France, lire nombre de ses oeuvres (comme il a été vu précédemment) et celles qui n’ont point encore été traduites le seront probablement un jour : on ne saurait oublier que les treize ouvrages cités dans cette étude l’ont été entre 1971 et 1980. Dans le monde anglo-saxon, Alan WATTS est devenu célèbre dans les années 1950-60 au point qu’à quarante-deux ans, en 1958, il a pu vivre de sa plume (et de ses séminaires). 1958 est la date de « Amour et Connaissance  » qui eut un retentissement exceptionnel !

Mais si on connaît sa vie et ses oeuvres, le connaît-on, lui, ce déroutant personnage? « Les gens se demandent parfois si je révélerai jamais mon être véritable et naturel, et si j’ai même un quelconque rapport avec celui-ci » dit-il de lui même dans le chapitre ENTRACTE de ses MÉMOIRES, réservé à l’Alan WATTS de trente-cinq à quarante ans qui va de la profession de prêtre à l’université de Northwestern à celle de professeur à l’Académie américaine des études asiatiques à San Francisco avant de devenir un « philosophe en liberté, indépendant, vagabond, et non affilié ». Qui est-il et quels sont ses mérites pour prendre place parmi les grandes figures spirituelles, comme GUENON ou LANZA del VASTO dans une revue consacrée au Yoga?

Il faut le dire tout de suite c’est certainement un auteur inspiré, un philosophe au sens étymologique du terme, « ami de la Sagesse », cette Sagesse étant, par lui, conçue comme transcendance de l’Ego – celui-ci d’ailleurs inexistant – pour plonger dans la Conscience cosmique et s’identifier avec elle, car Elle seule est. Sans doute ce philosophe n’est-il pas conforme au portrait classique que l’on pourrait faire d’un tel Sage: Il n’a rien d’un renonçant, d’un moine du désert, d’un ermite, d’un « Sannyasin » pour reprendre un terme hindou. Il est – c’est son terme – un « épicurien peu honorable », un jouisseur, un esthète, ce qui surprend toujours ceux qui pensent que la vie spirituelle, si elle ne saurait exclure l’humour et le rire, n’en comporte pas moins une large part d’ascétisme. La mère de sa première épouse Eleanor Everett, femme originale et de talent, Ruth Fuller Sasaki, devait devenir, en 1958, une sorte d’abbesse d’un temple zen à Kyoto; au cours de sa période d’initiation, elle avait appris à passer sept jours dans une salle de méditation en ne dormant pratiquement pas et ses séances de contemplation duraient dix-huit heures sans interruption. La riche américaine, choyée sur le plan matériel, sans problèmes apparents sur le plan moral, avait voulu se soumettre à une telle ascèse. Il ne semble pas qu’Alan WATTS ait jamais été tenté par des prouesses semblables.

Il le dit sans fard: « je suis très mal à l’aise avec des gens qui s’abstiennent très sérieusement de boire, de fumer, de faire l’amour, au point de transformer leurs scrupules en militantisme… J’affirme que je me méfie des gens qui ne révèlent aucun vice, ni signe de sybaritisme ». Sybarite, lui, il l’est. Il aime les femmes et, s’il en a épousé trois, il n’a jamais dédaigné l’étreinte éphémère (« c’est un plaisir particulier et très humanisant dans les amitiés érotiques sans attache d’aucune sorte »). Il recherche les gros cigares, l’alcool surtout, les mets délectables, souvent cuisinés par lui, car la Cuisine est, selon son éthique, un art majeur. N’évoque-t-il pas avec une sensualité persistante telle dinde tendre et succulente, toute désossée et fourrée aux châtaignes, préparée par lsmael, le domestique philippin des Everett, le soir de Noël 1937, et cela en 1972? Il faut préciser qu’il ne fut jamais végétarien, pensant, avec le biologiste indien Jagadis Bose qu’il cite, que les plantes souffrent quand on les coupe ou les arrache. Comment donc, autrement que par le suicide, éviter, atténuer ou tempérer « cette hécatombe, cet enchaînement de souffrances, indispensables à l’existence de l’être humain, fut-il le plus vertueux? » Alan WATTS donne tout de même trois réponses à cette question : que la mort nécessaire de tout ce qui sert à l’alimentation soit donnée instantanément, sans souffrances, que les animaux élevés en vue du sacrifice le soient avec amour (il s’élève contre les formes d’élevage industriel qui sont contre nature), enfin que la nourriture soit apprêtée avec soin et intelligence afin que « le poulet ne soit pas mort pour rien ». La cuisine lui parait, dans un univers bien conçu, devoir être la pièce principale de l’habitation, celle-ci étant un lieu de métamorphose, d’alchimie, où doit régner une atmosphère magique.

On n’en finirait plus de citer les recherches de jouissances dans tous les domaines de ce maitre écologiste qui ne supporte plus, en Californie, la contrainte de l’habit occidental, se vêt d’un kimono à grandes manches pour y loger tout ce dont il a besoin, se chausse de mocassins indiens, les seules chaussures « qu’il puisse supporter », fait l’éloge des sarongs, dhotis, robes du tiers monde asiatique, convaincu qu’un homme a d’autres manières de prouver sa virilité qu’en portant des complets masculins, serrés et inconfortables.

Bien entendu, on a reproché à Alan WATTS sa vie dissolue, particulièrement son alcoolisme « Comment pourrait-il être un mystique authentique, lui qui est tellement esclave de la nicotine et de l’alcool? Qui est parfois sujet à des crises d’angoisse? Ou qui est attiré sexuellement par les femmes? Ou qui manque d’enthousiasme pour tout exercice physique? » L’écrivain – qui relate ces propos – dit que les moralistes aussi exigeants se font une image idéalisée du mystique, être libre de toute crainte, de toute attache, qui rayonne paix, charité et joie. Avec son humour habituel, il dit de lui « Je suis un mystique malgré moi et, tout en demeurant aussi irréductiblement vaurien que je le suis, un exemple vivant de la compassion de Dieu pour les pécheurs ou, si l’on préfère, de la nature de Bouddha pour un chien. Nous sommes prévenus: Alan WATTS est un mystique mais un mystique joyeux, paillard, sensuel. Son mysticisme n’est pas celui d’un saint ou d’un héros, mais d’un humoriste qui pense que Dieu lui-même ne se prend pas au sérieux et que le but de la recherche spirituelle est « la transformation de l’angoisse en rire ».

Car, toute sa vie durant, il n’a pas dévié de sa recherche: sans jamais cesser de rire à gorge déployée, comme le fait certain maître Zen de sa connaissance tous les matins pendant dix minutes. A quinze ans, il est bouddhiste. Il le restera en esprit sans pour cela s’obliger à faire ZAZEN, c’est-à-dire à se mettre en posture de méditation. Toute position est bonne, si on a le dos droit, si l’on respire calmement, même le fait d’être simplement assis sur une chaise puisque ce que l’on recherche, c’est de débarrasser son esprit de la pesée verbale discursive afin d’atteindre la Conscience cosmique. Le chant peut être bon, la récitation rythmée de la syllabe sacrée AUM ou de litanies du type Hare Krishna, Hare Krishna… ou Halleluiah, Halleluiah !… ou encore Al-lah, Al-lah… est conseillée, chacun choisissant celle qui convient le mieux à sa tradition.A vrai dire, il donne volontiers de tels conseils – dans ses conférences en particulier – mais il ne les suit guère, préférant « le Zen plus actif de la méditation debout et en marchant, du tir à l’arc, de la récitation chantée des mantras, de la calligraphie chinoise appliquée, de la cérémonie du thé, de la nage et de la cuisine ». En fait ZAZEN n’est qu’une posture et la méditation qu’une technique dont le but est l’ÉVEIL, SAMADDHI chez les Hindous, SATORI chez les Bouddhistes.

D’autres techniques sont à notre disposition, moins « innocentes » que la méditation bouddhiste ou le yoga, bien que celles-ci ne le soient nullement dans un certain sens que comprennent adeptes du Zen et yogins. D’autres, en effet, peuvent être dangereuses, comme l’absorption de drogues dites hallucinogènes, dont Alan WATTS dit qu’elles ne le sont pas car elles ne provoquent ni visions, ni hallucinations susceptibles d’être confondues avec la réalité physique, mais ont pour effet principal d’aiguiser les sens jusqu’à un degré d’attention bien plus élevé que la normale. Pour notre philosophe, ce danger n’est pas pire que celui de conduire une voiture, de soigner un malade, d’absorber certains médicaments, de faire des explorations botaniques dans la jungle ou d’aller dans l’espace, choses qui ne soulèvent aucune réprobation, bien au contraire. Et l’effet est bien plus important pour l’homme que celui de ces activités honorables puisqu’il s’agit, par ce canal, de s’identifier à l’Absolu, de trouver cette libération dont son traducteur et préfacier de « Joyeuse Cosmologie », Jacques BROSSE, dit qu’il nous est difficile, à nous Occidentaux, de l’atteindre par la lente et aléatoire démarche du yoga et du Zen. Ce raccourci qu’apporte l’absorption de la drogue donne révélation d’une expérience prodigieuse qui est celle de la Conscience unifiée qui « cessera d’être coupée en deux par les plus anciennes antinomies de l’esprit et de la matière, de la substance et de l’attribut, de l’objet et de l’événement, de l’agent et de l’acte, de la matière et de l’énergie ». Que joyeuse est une telle cosmologie!

Il faut dire que, malgré toutes les précautions prises par son auteur, les modalités de cette expérience de « joyeuse Cosmologie » furent choisies par les candidats au « voyage », et l’on sait qu’ils sont nombreux aux U.S.A., mais pas toujours dans l’esprit du Maître. Il est vrai que son livre est bien séduisant, ses descriptions d’états de conscience exceptionnels étant bien relatés dans une langue d’une extrême poésie, le « voyage » ressemblant à une danse cosmique qui aboutit à la Clarté :  » Soudain mon entendement débouche sur une énorme clarté, comme si quelque chose s’était brusquement ouvert du haut en bas jusqu’aux racines du temps et de l’espace eux-mêmes. La signification du monde m’apparaît tout à coup avec une extraordinaire évidence. Je suis stupéfait que quiconque ait pu penser que la vie est un problème ou un mystère ».

Voilà l’ÉVEIL, l’ILLUMINATION, le SAMADDHI ou le SATORI, quels que soient les noms qui permettent cette appréhension de l’unité profonde des choses. On peut préférer d’autres moyens pour l’atteindre que le L.S.D. ou la mescaline, mais il ne semble pas qu’AIan WATTS ait réitéré souvent l’expérience des drogues, alors que sa recherche fondamentale s’est, elle, opérée sa vie entière. […]

Toujours et partout, dans ses oeuvres de jeunesse comme dans ses récits et conférences de Californie, il revient sur l’image de l’Ego qui est une illusion. « D’où tenons-nous cette sensation erronée d’être un ego », demande-t-il dans une conférence enregistrée en 1973 et publiée après sa mort dans « L’Envers du Néant »? Il répond: « Du fait que nous confondons les idées, les mots et les symboles chargés de désigner le monde avec le monde lui-même. L’ego, ce que nous éprouvons comme notre moi, est fait de l’image de nous-mêmes que nous voyons dans un miroir, bref, du masque, du rôle que nous jouons et auquel nous croyons nous identifier ». Alan WATTS revient souvent sur la notion de PERSONA, de masque, de rôle, donc de caricature, puisque la caricature met l’accent sur un ou plusieurs éléments pour négliger les autres. Bien entendu, il ne s’agit pas de chercher à tout prix à se débarrasser de son « faux ego » alors que l’on s’éprouve encore comme un ego, mais au contraire de « lâcher prise » quand on a pris conscience de l’absurdité d’une telle action.

Il est difficile d’affirmer que WATTS a ou non su faire l’abandon de son propre EGO.
[…]”

Les carnets du yoga, n°24, décembre 1980, pp. 2-16.

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