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Une réflexion religieuse sur Ayodhya

Publié le 18 août 2005

La cristallisation des tensions religieuses autour d’Ayodhya, lieu saint des hindoux mais aussi des musulmans, invite à réfléchir au sens de l’expérience religieuse en elle-même, au-delà des institutions. Cette réflexion peut servir de base à la pratique d’une religion « en esprit et en vérité ».

Ayodhya fut et demeure un lieu saint pour les musulmans. Ils y érigèrent une mosquée. Les hindous tiennent depuis longtemps Ayodhya pour un lieu sacré. C’est la raison pour laquelle ceux-ci (du moins certains d’entre eux) détruisirent la mosquée. Ils prétendent qu’avant l’« occupation » musulmane du site, il y avait un temple hindou. On peut dire que s’il existait un temple hindou à cet endroit, il y a de grandes chances pour qu’il ait été construit sur un haut lieu pré-hindou. Ou proto-hindou si l’on préfère. Il est clair que l’hindouisme historique de Râma ne remonte pas à la nuit des temps. Si ce lieu a été sacré, il l’a été avant l’hindouisme et le sera encore après l’Islam.

De même que l’on peut critiquer une certaine vision chrétienne qui tend à considérer que le christianisme est l’aboutissement de toutes les religions, son accomplissement, pour reprendre une idée chère à la théologie, on peut critiquer le point de vue selon lequel l’hindouisme serait l’accomplissement des soi-disant formes de religions tribales, dravidiennes ou proto-indiennes – et ce, en dépit du fait qu’il y ait beaucoup à dire sur le christianisme depuis Abel et le sanatana dharma depuis le premier Homme. Toutes les religions prennent leur source dans un sentiment religieux humain primordial. Cependant chaque tradition religieuse a des frontières concrètes et des limites géographiques et historiques.

En un mot: aucune religion n’a le monopole de la religion. Pour plus de clarté, on peut parler du religieux. Le religieux est la dimension religieuse de l’homme qui s’est ensuite exprimée dans des religions institutionnalisées ou des formes de religions plus ou moins établies.

(…)

Le christianisme n’est pas impliqué dans l’affaire Ayodhya, en revanche l’expérience religieuse de tout être humain l’est. Ayodhya n’est pas une affaire privée qui oppose les musulmans aux hindous. Les deux communautés admettent et reconnaissent la transcendance. Or la transcendance n’est par définition la propriété privée de personne. Ils ne se disputent pas quelques arpents de terre mais ce lieu singulier, unique à leurs yeux parce que la transcendance y brille d’un éclat particulier. Ils se disputent un lieu saint, pas un bout de terrain. Les revendications des Palestiniens à propos de Jérusalem ne portent pas sur le charme de la ville, mais sur le fait qu’elle est Al-Qud, la ville sainte. Et pour la même raison, Tel-Aviv ne satisfait pas les Juifs (bien qu’elle soit plus moderne et plus « confortable »). On ne peut pas ranger la religion dans de jolies petites boîtes. C’est la condition humaine. Je le répète, l’incident d’Ayodhya ne concerne pas uniquement deux communautés ou deux religions. Cet incident est symptomatique à la fois du scandale que les religions donnent à voir dans le monde, et de l’insuffisance des mesures politiques pour gérer cette dimension religieuse de l’Homme. L’Irlande du Nord, le Soudan, le Sri Lanka, le Cachemire, le Pendjab … ne renvoient ni à des problèmes exclusivement politiques, ni à des conflits strictement religieux.

Mais revenons à Ayodhya et à ma réflexion christique. « Crois-moi, l’heure vient où ce ne sera ni sur cette montagne, ni à Jérusalem que vous adorerez le Père. » (Jean, IV, 21), ce qui en d’autres termes signifie: le temps est venu d’appréhender le Mystère de la Réalité ailleurs qu’à Ayodhya, au Mont Meru, à la Mecque, à Rome, à Badrinath, à Sarnath – et encore moins bien sûr à Wall Street, au Capitol Hill, au supermarché, à la Banque Mondiale, ou dans aucun Parlement. Il est temps en effet de découvrir que le culte véritable, c’est d’abord reconnaître la dignité infinie que nous portons en nous, et dans le même temps, dans le même souffle, admettre notre incapacité à pratiquer ce culte isolés, en nous enfermant égoïstement dans nos coquilles de contingence. Ou si l’on se réfère aux mêmes versets de la Bible : le culte véritable se pratique « en esprit et en vérité ». En esprit, c’est-à-dire n’importe où, sincèrement, sous quelque forme que ce soit, dans ces lieux saints bien sûr, mais pas exclusivement, et peut-être pour un grand nombre, de préférence ailleurs. L’Esprit est présent partout, il souffle là où il veut, quand bon lui semble et surtout à sa façon, ce qui fait que personne, a priori, ne peut échapper au souffle de l’Esprit, même si cela lui déplaît.

Mais le culte se pratique aussi « en vérité », ce qui ne signifie pas seulement avec véracité, ou avec sincérité, mais également avec authenticité, c’est-à-dire dans ces formes, ces moments, ces lieux qui sont pour moi chargés de sens, porteurs d’une révélation ou baignés de grâce. La vérité s’inscrit toujours dans une relation. Dans sa relation à moi. La vérité est toujours concrète. Elle n’est pas purement objective, parce que j’y suis impliqué. Elle n’est pas purement subjective, parce qu’il y a plus que moi qui est impliqué. Bref, Ayodhya touche à une question centrale du religieux.

Je ne dis pas qu’il faille abolir les religions officielles. Tous les mouvements anti-religieux ont donné naissance à d’autres systèmes de croyances, d’autres chapelles, et en dernier lieu à de nouvelles religions. On ne devrait pas, on ne peut pas, jeter le bébé avec l’eau du bain. Le bébé est trop grand et les religions trop anciennes et trop puissantes. Je dis simplement que le temps est venu de mener une réflexion d’ordre religieux, à l’intérieur et à l’extérieur des communautés religieuses. Le temps est venu de nous poser deux questions essentielles. Nos casiers sont-ils vierges à ce point que nous, hindous, musulmans, chrétiens, humanistes… pensons n’avoir rien à nous reprocher, et qu’à ce titre nous condamnons les autres et continuons sur notre lancée comme si de rien n’était, tolérant seulement quelques réformes ? Ne peut-on trouver au sein de nos traditions respectives assez d’éléments en vue de leur transformation radicale ? (La metanoïa pourrait en être le terme christique).

Nous ne pouvons remonter le cours du temps. Reconstruire que ce soit une mosquée ou un temple ou les deux sur le même site, signifierait qu’on est parvenu à un compromis purement politique et superficiel qui déboucherait sur d’autres incidents le jour où, simplement séparées par un mur, les deux congrégations se rencontreraient et où un incident mineur mettrait le feu aux poudres, comme nous l’avons déjà vu tant de fois par le passé. C’est une solution politique à court terme que de laisser coexister les deux parties en donnant à chacune d’elle l’impression qu’elle est victorieuse.

Ni une mesure politique expéditive, ni même la simple prudence ne suffisent à résoudre les problèmes liés au site d’Ayodhya. Il faut voir plus loin et comprendre que les religions dans le monde d’aujourd’hui ne peuvent se contenter de se tourner vers le passé pour envisager l’avenir. Il faut qu’elles s’inspirent du présent. Le présent a une dimension révélatrice – pour parler une langue religieuse. Et le présent nous dit clairement que les choses ont changé depuis la naissance des religions officielles, tant du côté de la conscience religieuse que du côté de la réflexion politique. Il est temps que les communautés religieuses franchissent une nouvelle étape. Les religions doivent se transformer de l’intérieur.

(…)

(traduit de l’anglais par Lillanna Champenois)

Revue Française de Yoga, n° 21, janvier 2000, pp. 145-149

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