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Vers l’intériorisation, le dépassement ou la métamorphose des pratiques sacrificielles

par Albert de Surgy | Publié le 26 août 2005

Au Togo, les Mwaba-Gurma se fient à la bienveillance de leur cabl ; avec l’assistance de cette entité envoyée par le Dieu-Soleil, ils se laissent agir par la volonté divine. Les sacrifices représentent alors le renoncement à l’ego, qui fait s’élever l’âme le long de la colonne qui mène de la terre au ciel.

La conception du sacrifice à laquelle je vais me référer est celle d’une petite population du Nord du Togo, composée de Mwaba et de Gurma, qui doit l’essentiel de son unité à l’adoption d’un système divinatoire original mettant en jeu divers symboles attachés à l’extrémité de huit cordelettes.

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VERS L’INTÉRIORISATION DES PRATIQUES SACRIFICIELLES

Un Mwaba-Gurma ne s’engage dans un processus sacrificiel que sous la poussée d’un désir. Il en espère la solution d’une insatisfaction. Cependant pour échapper au faisceau de déterminations qui le précipitent dans le malheur, autrement dit pour faire produire du neuf à la machinerie d’expression des possibilités, il ne voit pas d’autre moyen que de s’en remettre à d’invisibles agents de culture de la substance fondamentale du monde.

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Certes, mais comment traiter à bon escient avec les créatures d’un monde demeurant pour les vivants en pleine obscurité ? Il y parvient grâce aux conseils de son génie personnel. On lui enseigne en effet qu’en même temps qu’une âme humaine quitte le giron de la terre pour aller prendre naissance, elle se voit accordée par le Dieu Soleil l’assistance d’une entité bienveillante appelée cabl qui a le double aspect d’une personnification du destin et d’un génie de la chance.

Ce cabl se comporte en puissance d’intégration et d’adéquation du vécu de chacun à la personnalité profonde qu’il a prise en charge. Il est l’instrument, adapté à son cas, de la volonté créatrice du Dieu Soleil lui ayant confié pour mission d’exprimer au mieux toutes les « paroles » inscrites dans sa substance originelle. Voilà pourquoi on s’adresse à lui devant l’autel du Soleil particulier du sujet, ou Soleil du jour de son envoi au monde, qui n’est qu’une modalité de l’activité divine à son égard.

C’est le cabl qui aide l’homme à tirer le meilleur parti de ses possibilités. Il lui fournit parfois divers secours, par exemple en l’aidant à profiter des occasions qui se présentent ou en multipliant devant lui de telles occasions. Cependant sa fonction principale est de lui indiquer (ou d’indiquer à son responsable spirituel) à quelle puissance de l’au-delà s’adresser – en quelque sorte à quel saint se vouer – et quel sacrifice lui promettre. C’est son propre cabl – se mettant en relation avec celui du consultant – que le devin interroge en sollicitant son inspiration. Quiconque suit fidèlement les recommandations qu’il lui transmet est assuré de mener la meilleure des existences possibles.

Néanmoins le cabl est avant tout au service, non pas du sujet lui-même, mais de la portion de création fondamentale lui ayant été attribuée, dont le Dieu Soleil reste le seul et unique propriétaire (à titre de Tàg-daâ, maître ou propriétaire de la création fondamentale). La bonne mise en culture de ce champ (celui du Tàgm) est avant tout accomplie dans l’intérêt du Dieu Soleil. Elle n’est désirée par le sujet que dans la mesure où il s’identifie à l’objet de travail qui lui a été confié. Le Dieu Soleil, nous dit-on, est allé chercher au Ciel des esclaves pour les mettre au travail sur les champs de sa création. Pourquoi donc un esclave s’identifierait-il au champ qui lui a été attribué ? A quoi bon prendrait-il tellement à coeur une culture dont les fruits sont destinés à être engrangés par son maître ? Très préoccupé initialement par la bonne exploitation de ce champ, il s’abandonne peu à peu aux directives du représentant de son maître et renonce à considérer plus longtemps comme vraiment siens des désirs qui ne sont, tout compte fait, que ceux que son maître lui a suggéré d’avoir.

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Des sacrifices auxquels ils continuent alors de se livrer, ils n’attendent plus rien pour eux-mêmes, si ce n’est une meilleure intelligence du fonctionnement de l’univers et un surcroît de force spirituelle. De tels sacrifices en arrivent à ne plus servir que de support à un enseignement soigneusement transmis d’une génération à la suivante, concernant la finalité ultime de l’existence : une maturation progressive de l’âme en récompense de sa participation à l’oeuvre créatrice. Il a surtout valeur de représentation et se transforme en objet d’une méditation amenant le sujet à échanger progressivement son moi avec celui du Créateur.

Ainsi intériorisé le sacrifice se résume en un sacrifice de l’ego qui, en détachant l’âme des satisfactions terrestres au profit des nourritures intellectuelles, autorise son élévation au dessus des trois mondes qui composent l’empire de la nature: monde de l’origine, espace intermédiaire et terre des réalisations.

Une telle élévation, qui traduit un enrichissement de l’âme par toujours plus de lumière céleste, se mesure le long d’une colonne symbolique qui unit la Terre au Ciel. Colonne vertébrale de l’univers joignant sa partie inférieure à ce qui en constitue le poste de direction, elle se subdivise en degrés qui ont pour image l’empilement des vertèbres du grand serpent mythique, plus précisément celles des sept serpents mythiques successifs et d’un reste.

En gravissant cette colonne, l’âme traverse une succession de sept cieux intermédiaires ou planétaires, séparant le haut de l’atmosphère d’une sorte d’antichambre du ciel hypercosmique. Partie des ténèbres intellectuelles du monde d’en bas, c’est-à-dire d’une condition purement naturelle, elle s’enrichit progressivement de toute la gamme des lumières, celles dont l’empilement des catégories a pour image les sept couleurs de l’arc-en-ciel, jusqu’à prendre pour teinte celle de la lumière intégrale, c’est-à-dire de la lumière blanche et se trouver apte, de ce fait, à être admise au Ciel suprême dans l’entourage du Père céleste.

Le sacrifice purement extérieur, ou exotérique, semble n’avoir pour but que de conduire un sujet, en lui révélant les vraies raisons de son engagement dans le monde, au pied de cette colonne de l’univers, c’est-à-dire au point où il renonce à s’attribuer la moindre importance, car tout ce qui advient est l’oeuvre de Dieu, et à lâcher prise pour se tourner vers la source spirituelle de toute plénitude.

Le sacrifice intérieur ou ésotérique, qui ne se substitue pas au premier mais le complète ou le prolonge en prenant appui dessus, semble quant à lui n’avoir pour but que de faire progresser l’âme verticalement, le long de la colonne cosmique, jusqu’au seuil d’accès à Dieu en tant qu’Être universel transcendant. On notera qu’il est accompli par Dieu lui-même auquel l’âme, ne disposant d’aucune force propre pour s’élever vers lui, s’en remet intégralement. Sa seule activité consiste à le souhaiter ardemment, à se tenir prête, à le laisser opérer en elle puis à lui témoigner de la reconnaissance en le servant avec joie, transformée en instrument docile de ses volontés.

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Revue française de Yoga, n° 25, « Manger, jeûner, sacrifier », janvier 2002, pp. 151-189

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