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Symbolisme du cercle

par Jean Marchal | Publié le 07 février 2004

La symbolique du cercle est d’une richesse immense, en attestent ses nombreuses images artistiques, philosophiques et religieuses. Symbole du cosmos, il est aussi au cœur de l’âme humaine, comme une goutte de cette perfection à laquelle tout homme aspire. Il est le moyen par lequel dépasser le cadre spatio-temporel qui définit l’homme, vers la dimension divine.

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Il est exceptionnel de pouvoir observer dans les innombrables formes qu’offre la nature à notre vue des figures géométriques simples parfaites, tels le carré, le triangle etc. En revanche le cercle s’y rencontre de façon très habituelle, et tout d’abord matérialisé dans la forme des deux « grands luminaires » qui éclairent nos jours et nos nuits et dont le livre de la Genèse décrit la création par Dieu le quatrième jour à l’origine des temps: cercle flamboyant du soleil qui trace dans le ciel, de l’aube au crépuscule, le demi cercle invisible de sa course fidèle, et cercle de la pleine lune qui éclaire de sa douce et mystérieuse lueur, tous les vingt-huit jours, nos nuits.

Mais le cercle anime de façon moins directement visible le ciel dans la ronde des constellations autour de l’étoile polaire telle que l’astronome peut l’observer la nuit au fil du temps et en fixer l’image sur une plaque photographique. C’est cet immense mouvement de rotation parfaite et immuable dont sont animées les étoiles et auquel nous ne prêtons aucune attention qui fit écrire à Dante : « Le ciel vous appelle et tourne autour de vous en vous révélant son éternelle beauté, et vos yeux ne se fixent que sur la terre: c’est ce dont vous punit Celui qui est omniscient. » (Purgatoire, chant XIV).

Si nous descendons de la vision du ciel à celle du monde terrestre, il nous est encore loisible d’y découvrir le cercle dans bien des figures naturelles, à commencer par les fleurs épanouies telles que le lotus ou la rose qui ont occupé une place tellement importante dans le symbolisme de l’orient et de l’occident médiéval. A une échelle plus microscopique, certaines algues unicellulaires comme les diatomées offrent au regard la vision d’un cercle parfait occupé par des images géométriques diverses comme le sont, à une échelle considérablement plus vaste, les roses de nos cathédrales. Il en est de même de certains cristaux comme ceux de l’oxalate de chaux qui réalisent des cercles parfaits pour la vision microscopique.

Plus fugaces, mais eux aussi parfaits, ces trains d’ondes circulaires qui naissent du point d’impact d’une pierre tombée à la surface d’un lac : lequel d’entre nous, enfant, n’a été fasciné par cette simulation symbolique du grand mouvement de la création de l’univers à partir de ce que nous appelons maintenant le « Big Bang », et qui nous renvoie inconsciemment aux origines mêmes de la manifestation et de la vie.

Il semble que l’être humain, dès sa plus lointaine origine connue, ait été subjugué par ces figures de cercle que lui offrait la nature et ait éprouvé le besoin de les projeter dans ses toutes premières créations artistiques. Dès le néolithique le cercle apparaît sur les parois de certaines cavernes à côté des chevaux, mammouths ou taureaux alors même que la roue n’était pas encore inventée.

Bien plus tard, lorsque s’épanouirent les grandes traditions religieuses en Orient comme en Occident, les arts auxquels elles donnèrent naissance employèrent toujours le cercle pour symboliser l’unité du cosmos, l’intelligence infinie du Divin et orienter l’esprit humain vers la contemplation de la Réalité Ultime. C’est dans un cercle de flammes que danse la grande figure de Shiva nataraja, et sur les cercles d’or des auréoles que se détachent les visages du Christ et des saints de l’iconographie chrétienne. Par contre au XX siècle, « à quelques exceptions près, le monde de représentation traditionnel du cercle a subi une transformation caractéristique qui correspond au dilemne de l’existence de l’homme moderne. Le cercle n’est plus une simple image signifiante embrassant la totalité de l’univers et dominant le tableau: quelquefois le plan circulaire est asymétrique. » Le psychisme de l’homme moderne dissocié de sa source divine déforme le tracé du cercle, comme on le voit dans les peintures de Delaunay, Matisse et bien d’autres.

Tracer un cercle à l’aide du compas porte déjà en soi tout un enseignement symbolique, centré sur le nombre 3. Trois gestes sont nécessaires pour réaliser ce tracé : piquer la première branche du compas sur le papier, ce qui détermine le centre du futur cercle encore virtuel puis écarter les deux branches d’une distance qui définit la dimension du rayon : enfin faire effectuer à la deuxième branche la rotation autour du centre qui trace la circonférence. Dès lors, le cercle est réalisé, avec ses trois éléments structurels, chacun des trois symbolisant un aspect particulier de la toute-puissance créatrice du Divin. Le centre, sans apparence ni dimension mais qui porte en lui la possibilité de manifestation de la circonférence, symbolise l’Absolu non manifesté portant unifiée en lui la possibilité de manifestation de toutes les formes peuplant le cosmos. La circonférence délimite la surface du cercle figurant l’espace nécessaire au déploiement de la manifestation, mais aussi, animée du mouvement circulaire, elle symbolise le temps qui soumet toute chose au changement continuel dans la roue du « samsara ». Quant aux rayons qui relient le centre à la circonférence, ils suggèrent la puissance créatrice du Divin et le fait que la plus infime parcelle de la création est toujours intimement reliée à sa source divine.

Ainsi le cercle achevé représente-t-il l’ensemble de la manifestation et les trois corps qui la constituent : le corps causal avec le centre, le corps subtil avec le rayon, le corps grossier avec la circonférence. De même peut-on y voir la structure trinitaire de l’être humain: corps périphérique, âme (psychisme) intermédiaire et esprit central.

CERCLE ET PSYCHOLOGIE

Si dans une vision totalisante le cercle symbolise le cosmos et plus particulièrement l’être humain comme condensé du cosmos, d’un point de vue plus limité il peut être pris comme figure de la psyché, c’est-à-dire de l’âme.

Jung, qui a toujours refusé de porter son investigation sur les aspect religieux ou métaphysiques de l’être humain, a voulu voir dans le cercle le symbole de la totalité de la psyché qu’il appelle  » le Soi », et de l’unité de la vie. C’est ainsi qu’il interprète l’image de Brahma sur le cercle du lotus, tournant son regard vers les quatre points cardinaux, comme figurant le besoin d’orientation psychique de l’individu : « Les quatre fonctions de la conscience décrites par Jung – la pensée, le sentiment, la sensation, l’intuition – donnent à l’homme la possibilité d’interpréter les impressions qui lui parviennent de l’intérieur et de l’extérieur. C’est grâce à ces fonctions qu’il comprend et assimile son expérience et peut réagir. Le quadruple point de vue pris par Brahma sur le monde symbolise l’intégration nécessaire de ces quatre fonctions.  » […]

Pour Jung, le psychisme humain ayant réalisé la totalité de ses possibilités se symbolise par des cercles à quatre ou huit rayons (huit si l’on considère quatre fonctions intermédiaires aux quatre principales). Ainsi fait-il du cercle de l’auréole du Christ divisée en quatre par deux diamètres perpendiculaires, l’un vertical, l’autre horizontal, le symbole de son unité indifférenciée. Ainsi explique-t-il également la figure du mandala tibétain associant le cercle au carré – donc au nombre quatre – dot il fait là encore l’image d’une psyché totalement réalisée dans le jeu harmonieux de ses quatre fonctions structurelles. Jung avait d’ailleurs observé chez nombre de ses malades psychotiques une tendance à dessiner des figures évoquant des mandalas, et avait interprété ce fait comme la tentative d’un psychisme menacé de dissociation par la psychose pour restaurer son unité brisée. Lui-même avait systématiquement usé de ce procédé graphique dans les périodes où il se sentait submergé par des images redoutables menaçant sa santé psychique, et avait constaté le pouvoir réunifiant de ces figures mandalas: « Images de l’ordre qui, ainsi qu’un viseur psychologique, marqué d’une croix dans un cercle – ou d’un cercle divisé en quatre – est imposée au chaos psychique, de sorte que chaque partie du contenu est remise à sa place et que le bouillonnement confus est maintenu dans le cercle protecteur ». […]

Revue Française de Yoga, n°18, « Postures d’extension (I) », juillet 1998, p. 181-198.

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