Le Monde du Yoga

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La flexion vers l’avant : une approche du yoga en milieu psychiatrique

par Marie-Christine Leccia | Publié le 17 mars 2004

Le yoga n’est pas une thérapie, c’est un enseignement. Par conséquent sa vocation n’est pas de soigner les personnes souffrant de troubles mentaux. Néanmoins il peut être pratiqué pour ses vertus apaisantes et équilibrantes par ces personnes, qui plus que toutes autres sont en manque d’harmonie. L’expérience a fait la preuve de ses effets bénéfiques.

LA FOLIE DANS LA SOCIÉTÉ

La folie isole par l’inadéquation des comportements qu’elle engendre. Les repères sont ceux d’un code social et moral assurant l’ordre. La folie, c’est donc le chaos. Le partage s’établit entre ordre et désordre, le Même et l’Autre. La différence, dans la peur qu’elle provoque, oblige à des lignes de démarcation, assurant au « normal » sa protection. Et l’hospitalisation reste une mesure de protection. D’une part « protéger la société », d’autre part « protéger le malade de lui-même », dit la loi.

“De fait, l’hôpital psychiatrique assure une double fonction: celle de soigner et celle d’isoler. L’espace dont jouit le malade est dépendant de son état. L’hôpital a ses services « ouverts » ou « fermés ». La circulation y est soigneusement codifiée: soit restreinte à l’intérieur du service, parfois même à une pièce (état d’urgence où le malade est mis en isolement), soit élargie dans l’hôpital (avec ou sans contrôle d’un soignant), soit hors-murs (également avec ou sans accompagnement).

“Finalement, on s’aperçoit que la folie et la raison se répartissent entièrement autour d’opposés dehors-dedans, ordre-chaos, normal-anormal. Mais à y regarder de plus près, on pourrait dire que ces couples d’opposés n’ont d’existence possible que dans leur antinomie. Isolés de leur contraire, c’est la loi du couple, ils n’ont plus d’existence.

MISE EN PLACE DES COURS

“Les élèves participant au cours de yoga sont des personnes souffrant de perturbations graves. […]

La première question qui se pose est de savoir si la pratique du yoga est compatible avec leur état. Répondre par la négative reviendrait à dire que le yoga ne s’adresse qu’aux « bien–portants » aux « bien-pensants ».

La santé mentale ne se reconnaît pas à l’absence de symptôme – qui ne connaît pas l’angoisse? – mais à la capacité de maintenir une cohérence de la personne. Ce n’est pas le symptôme qui empêchera la pratique du yoga mais sa manifestation aiguë, paroxystique. Cette restriction n’est valable que dans le cadre de l’expérience que nous menons. Certaines règles, que nous mentionnerons plus tard, doivent être respectées. Elles expriment les limites de tolérance de chacun, professeur inclus. Elles assurent à la fois la vie du groupe et sa sécurité. Elles permettent de mettre en place les conditions nécessaires à la pratique du yoga.

En ce qui nous concerne et après dix ans d’expérience nous pouvons dire que le yoga n’est aucunement incompatible avec la maladie mentale. Nous pensons également que le yoga se suffit totalement à lui-même. En effet, c’est bien le yoga qui est transmis et non une synthèse de différentes techniques dont le yoga serait un des éléments. Mais ce dernier ne peut être enseigné sans la recherche d’une pédagogie appropriée. Et c’est bien en tant qu’enseignant de yoga que se situe l’intervenant. Le monde hospitalier a sa propre structure. L’enseignant de yoga doit se situer clairement au sein de cette structure. Il se doit d’être conscient de sa propre compétence et des limites qu’elle porte, sachant que des dépassements de rôle peuvent être nuisibles, et à ses rapports avec le personnel médical, et à ses rapports avec les malades. Il est vrai que la distinction entre professeur de yoga et thérapeute peut devenir, à certains moments, floue.

Que dirions-nous d’un psychiatre ou d’un infirmier qui, parce qu’il a l’intuition que le corps, la respiration, la détente, la concentration ont leur importance, s’improviserait professeur de yoga après avoir participé à quelques cours, sans formation à son enseignement?

La pluralité des rôles oblige donc à une grande clarté sur les motivations et les choix qu’ils imposent. Se considérer comme thérapeute modifie les rapports: la relation professeur-élève se meut en relation soignant-soigné.

Or, le soignant est dans une dynamique qui s’inscrit dans un projet: la guérison ou, tout au moins, la stabilisation des symptômes.

Le professeur de yoga est, lui, dans une dynamique pédagogique qui s’adresse non pas à l’être malade mais à l’être singulier. La maladie est prise en compte dans sa pédagogie, mais comme ce qui fait obstacle à l’unité de la personne. De plus, l’enseignant est lui-même totalement engagé dans ses propositions pour les avoir longuement expérimentées et éprouvées. Enfin, la guérison a ses repères extérieurs: l’adaptation ou la réadaptation aux normes. La transformation intérieure n’en a pas toujours : elle peut même s’accomplir au coeur de certains symptômes.

Yoga et thérapies ne se confondent ni ne s’opposent. Ils se complètent et à certains moments se rejoignent, surtout dans la diversité et l’évolution des thérapies actuelles.

Chaque hôpital a son propre fonctionnement. Dans celui qui nous concerne, nous avons une grande liberté d’action. Nous pouvons, si cela nous semble utile, être renseigné sur la vie et la pathologie de l’élève en consultant son dossier. Mais nous préférons nous en abstenir afin d’éviter tout préjugé et tout jugement. Nous ne savons donc rien des malades (sauf lorsque ceux-ci désirent en parler), ni de leur pathologie. […]

Le professeur de yoga, sur le plan institutionnel, est considéré comme un intervenant extérieur. Symboliquement, il est un des liens entre l’extérieur (la société) et l’intérieur (l’hôpital).

La salle de yoga, bien qu’à l’intérieur de la clôture hospitalière, se situe elle-même en–dehors des services. Les cours obligent donc à une circulation et en conséquence à une orientation dans l’espace mais aussi dans le temps par le jour et l’heure. L’enseignant ne rencontre ses élèves qu’à l’intérieur de cet espace-temps particulier (sauf exceptions, lors de fêtes ou de sorties). Il est donc en marge de la vie quotidienne du malade. La relation s’établit sur un « ici et maintenant » déchargé de tous les évènements proches ou lointains faits, gestes, comportements, paroles qui encombreraient sa mémoire émotionnelle. […]

Nous avons beaucoup parlé de redressement, de verticalisation de la colonne: c’est par elle que s’assurent le maintien et l’unité corporelle, par elle que s’unifient la gauche et la droite du corps, le bas (bassin) et le haut (tête).

La posture exige un certain maintien de la tête. Ce qui s’énonce si simplement ici est d’une très difficile réalisation. Nous constatons chez les élèves des positions particulières de la tête soit tombante vers le bas, soit poussée en avant, soit inclinée sur le côté, toujours en décalage par rapport au tronc. La tête paraît désolidarisée de celui-ci. Le canal du cou (assurant entre autres le passage de l’air, des aliments) devient comme trop étroit, fermé vers la gorge ou pincé vers la nuque (certains élèves, lorsqu’ils parlent de leur angoisse, portent spontanément leur main à la gorge).

Lors des exercices portant sur l’étirement de la nuque, généralement c’est la tête qui se relève vers le haut, accentuant encore l’hyper-lordose cervicale, ou le déplacement du regard. Quelques-uns, couchés sur le dos, ont la tête carrément renversée vers l’arrière. Dans toutes les postures, il faudra indiquer la position de la tête mais encore aider le malade en signalant des repères visuels sur lesquels il puisse prendre appui. La position du cou est d’autant plus importante qu’il est le lieu de la phonation. La voix est fréquemment mal timbrée, les mots souvent inaudibles, mal articulés, murmurés ou criés. Le langage bousculé, désordonné, arythmique, précipité ne remplit plus correctement son rôle de communication.

Le Yoga a mis au point toute une pratique des sons, des plus audibles, des plus articulés jusqu’à l’écoute la plus affinée des sons intérieurs. Pour ce qui nous concerne, nous n’avons pas persévéré dans la pratique du son « AUM » avec les malades. Il en résultait, chez certains, un véritable malaise. Sans doute faut-il là encore trouver une pédagogie d’approche. Sachant bien qu’il n’y a pas de résonance anodine, nous préférons nous en abstenir provisoirement tout en réfléchissant à une pédagogie adéquate. […]

Revue Française de Yoga, n°10, « Flexions et enroulements », 1994, pp. 11-29.

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