Le Monde du Yoga

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Le corps dans la tradition chinoise

par Jean-Marc Kespi | Publié le 02 juillet 2004

Le Shi-Ming mentionne cinq éléments constitutifs de l’homme. Il affirme que l’homme ne peut se réaliser que s’il est bienveillant et juste. Cet ouvrage pose également les principes d’unité du corps dans sa multiplicité, de perception du corps comme un empire à administrer ainsi que l’originalité propre de chaque être, à travers sa forme sensible. A partir de ces éléments, le Shi-Ming postule comment conquérir son unité d’être humain.

 » J’ai choisi de vous parler du corps dans la tradition chinoise. Pourquoi ce choix? Parce que nous avons en commun de travailler sur l’énergie et je pense que c’est à ce niveau que nous pouvons nous rejoindre, l’énergie, le qi, étant à l’origine du corps et de la vie, en yoga, comme en médecine chinoise.

J’ai choisi aussi ce thème car il est toujours important de se confronter à l’autre en allant voir ce que la médecine chinoise dit du corps; c’est tellement différent. Pour moi en effet, la Chine est vraiment l’Autre. C’est une civilisation qui n’a pas de péché originel, de paradis perdu; personne n’est à sauver. C’est une tradition cosmologique et non théologique. De plus la relation aux parents ne se fait pas à travers un complexe d’OEdipe, mais par le culte confucéen des Ancêtres dans lequel le père et la mère sont les représentants du Ciel-Terre.

J’ai enfin choisi de traiter ce sujet pour tenter de montrer qu’en médecine chinoise, sans cesse, on touche du doigt la solidarité inéluctable du vivant. Nous sommes solidaires de tout être vivant, le plus infime, le plus lointain soit-il. Ce n’est pas de la compassion, ce n’est pas affectif, ce n’est pas de la charité; c’est une solidarité de fait parce que nous sommes vivants, que nous sommes dans le même univers, que nous sommes soumis aux mêmes lois, que nous venons de la même énergie. Il me semble important de le vivre, d’essayer de le vivre, à travers ces descriptions élémentaires du corps.

Je ne parlerai pas des cinq éléments. Tous ici en ont entendu parler, même si la confusion entre les cinq éléments occidentaux et chinois est extrême, car ils ont peu de choses en commun. J’évoquerai plutôt la composition du corps telle qu’elle est décrite dans un ouvrage, le Shi Ming, à travers une étude d’E. Rochat de La Vallée publiée par l’Institut Ricci sous le titre Symphonie corporelle. Les éléments sont ici autres que le Bois, le Feu, la Terre, l’Air et l’Eau.

Le Shi Ming écrit par Liu Xi en 106-125 de notre ère, est un des deux ouvrages importants en ce qui concerne les commentaires sur la langue chinoise et en particulier les étymologies. Shi veut dire: expliquer, exposer, exprimer clairement, signifier, discerner; c’est donc un ouvrage d’explications. Le second idéogramme, ming, signifie le nom, le nom personnel. Quand un enfant naît, au troisième mois, la mère vient le présenter au père. Celui-ci prend la main droite de l’enfant dans sa main droite, paume contre paume, et lui dit dans l’oreille droite son nom, ming, son seul nom; tous les autres seront des surnoms, à l’adolescence, à son mariage, quand il aura une activité sociale… Le père a l’intuition de ce ming, il pressent la place de cet enfant dans l’univers, sa fonction dans le cosmos, son destin . Dire ming est donc très important.

Ce livre nous explique les dénominations principales de la vie et du vivant. Il est composé de deux parties. Dans la première est décrite la nature, les différents territoires qui composent la Terre et la manière dont ils sont agencés, à commencer par l’empire chinois avec ses différentes régions et les contrées qui l’entourent, où sont les « Barbares ».

La deuxième partie décrit les éléments qui constituent l’homme et ses différentes « régions ». Cela établit un parallèle important entre la description de la Terre avec ses éléments, ses différents pays et celle de l’homme avec ses éléments, ses différentes régions; c’est la comparaison, terme à terme, entre un organisme humain et la terre, entre le corps humain et un pays, ou un empire. C’est dire que la réalité profonde de la planète Terre, de l’empire chinois, de l’être humain, de tout vivant est la même. La même énergie primordiale les fonde, des lois identiques les régissent. D’emblée, on est mis dans l’extraordinaire solidarité de fait du vivant. D’ailleurs, ce parallèle est fréquent en médecine chinoise. Des textes expliquent comment on administre le corps de l’homme et ses différents territoires (affectif, professionnel, familial, social) comme on administre l’empire.

LA CONSTITUTION ELEMENTALE DE L’HOMME

Le Shi Ming énumère dans cet ordre cinq idéogrammes qui disent la constitution élémentale de l’homme:

Ren l’homme
Ti la structure corporelle
Qu le territoire corporel
Xing la forme corporelle
Shen la personne.

A travers ces cinq éléments, cet ouvrage nous dit la vision chinoise de la constitution de l’homme.

[…]

La réalité profonde de la vie et son animation est la même pour tous les êtres vivants. L’homme a la nature la plus précieuse parce qu’il a la responsabilité de la vertu de bienveillance, c’est à-dire de l’attraction universelle entre tous les vivants et de la relation juste. Par là même il entretient, corrige, rectifie l’harmonie universelle ou participe à sa dysharmonie.

De plus le Shi Ming pose l’unité du corps dans sa multiplicité; le corps en tant que territoire à administrer, d’abord en nommant les constituants ; l’originalité, la spécificité de chaque être à travers sa forme sensible, en tant qu’elle est de plus la trace de l’invisible en lui et de sa forme sensible et du sans-forme ; et comment, à partir de là, devenir une personne intégrale, conquérir son entièreté.

Quand elle évoque shen, la personne intégrale, la médecine chinoise réfère à la sainteté: «Ce qui fonde l’apogée de shen -l’homme – est ce qui en fait un saint. »
Et si être saint, c’était être sain?  »

Les chemins du corps
pp. 56-64

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