Le Monde du Yoga

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Quelques réflexions sur la transmission individuelle

par Boris Tatzky | Publié le 29 août 2005

L’acquisition d’un savoir tire profit d’un questionnement, comme en témoignent de nombreux textes traditionnels indiens. La formation des enseignants de yoga s’inscrit dans cette perspective et peut s’appuyer sur une relation pédagogique individualisée, dans laquelle la transmission fait l’essence du savoir.

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La tradition

La relation pédagogique entre l’enseignant et l’élève apparaît au centre de la plupart des anciens livres du yoga. Bien qu’aujourd’hui, dans un contexte très différent, il soit délicat d’interpréter les anciennes écritures, on peut cependant constater dans nombre de textes de la tradition, la place prépondérante occupée par la relation didactique individuelle. Dans cette situation distincte, la prise de parole de l’élève, et particulièrement son questionnement, apparaît comme le germe fondamental de l’initiation à la connaissance. Les exemples abondent tant qu’il serait possible d’y voir uniquement un genre littéraire.

En outre les diverses lectures symboliques sous-jacentes ne doivent pas être oubliées. Il est néanmoins raisonnable de suggérer que cette mise en situation d’une transmission individuelle entre le professeur et l’élève représente un idéal dans la pédagogie de l’expérience du yoga.

Parmi les textes les plus célèbres, rappelons quatre exemples où, à chaque fois, le questionnement de « l’élève » va susciter l’exposé de l’enseignement.

Dans la Bhagavad Gîtâ, Arjuna, général en proie au désarroi, interroge son cocher, qui au fur et à mesure du dialogue se révèlera être le dieu Krishna, lui montrant la voie à suivre. Tout au long du texte, le débat est relancé par les questions appropriées d’ Arjuna, jusqu’à l’approfondissement final.

Dans la Taittirîya Upanishad, le jeune Bhrigu reçoit l’enseignement de son père Varuna, grâce aux questions qu’il lui pose.

Dans la Gheranda Samhitâ (texte du Hatha-Yoga), Chandakapali, membre d’une communauté mystique apparentée aux Nâths, se rend individuellement à la cabane du Maître Gheranda et l’interroge afin de recevoir son enseignement.

Dans le Yogayâjnavalkyam, la situation évoquée est très intéressante, il s’agit d’un enseignement individuel au sein d’un groupe. En effet, le maître Yajnavalkya est présenté face à une assemblée de « sages et de puissants ». Au milieu de ce groupe, une jeune femme, Gargî, s’avance et l’interroge. Les réponses de Yajnavalkya vont développer la totalité de l’enseignement du yoga, elles seront sûrement édifiantes pour toute l’assemblée, mais elles ne s’adressent qu’à une seule personne, la jeune Gargî, qui continue de l’interroger.

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La pédagogie

En dehors de la difficile référence aux textes qui ne peuvent être des justificatifs (notamment à cause de la multiplicité des interprétations), le cours individuel de formation est une situation didactique avantageuse pour des raisons évidentes.

En premier lieu, il favorise précisément la prise de parole de l’élève. Celle-ci est essentielle. L’enseignement se vivifie du questionnement de l’élève qui devrait être la base de la construction pédagogique. Par conséquent, le professeur, avant d’enseigner, en cours individuel comme en cours de groupe, devrait écouter son ou ses élèves et s’ingénier afin de créer les conditions qui suscitent l’interrogation orale, notamment en créant un climat de confiance et de respect réciproque. Un professeur de yoga qui donne des cours trop magistraux risque fort de ne pas être dans la transmission ; il se raconte.

Dans la même perspective, l’enseignant a vocation à être un miroir pour l’élève. Il ne devrait pas se montrer ou démontrer excessivement mais plutôt ouvrir une perspective qui permettra à l’autre d’être autonome, de se reconnaître.

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Par ailleurs, le cours individuel de formation, adjoint aux cours de groupe, permet naturellement une observation plus précise des difficultés du pratiquant. Il permet un ajustement de la pédagogie au niveau des questions exposées. En conséquence, il favorise une approche plus appropriée, respectueuse du rythme auquel l’élève est apte à assimiler les différentes connaissances techniques et philosophiques.

Lignée

L’élève et l’enseignant s’insèrent mutuellement dans une longue chaîne (parampara) de la transmission du yoga, dont le contexte évolue actuellement.

Née en Inde il y a plusieurs dizaines de siècles, en se diffusant en Occident cette discipline change de milieu économique et culturel. Tout en étant respectueux des sources indiennes, les pédagogues de nos écoles cherchent à relever le défi de la transposition du yoga dans nos cités. L’évolution des cours de formation professionnelle qui en découle concourt ainsi à la naissance d’une « tradition européenne du yoga ». Elle s’attache à conserver l’essence spirituelle du yoga tout en s’exprimant avec une pédagogie adaptée à nos schémas mentaux. Ce yoga européen sera sûrement amené avec le temps à se différencier pédagogiquement du yoga indien, et aussi peut-être du yoga américain.

Ces dernières années nous voyons en Occident la tendance à créer des courants de yoga: yoga de l’énergie, yoga de Nil Hahoutoff, yoga de Madras, yoga d’Iyengar, etc., etc. Cette orientation est sujette à réflexion. Il est normal que se rassemblent sous une même bannière des professeurs issus d’une même sensibilité du yoga, à des fins d’échanges et d’organisation interne. En revanche, il est étrange d’entendre des personnes se déclarer individuellement élève d’un courant, yoga, qu’il soit de l’énergie ou autre. Avant tout, n’est-on pas l’élève d’un professeur, plus que de la vague notion de « courant de yoga »?

Le cours individuel se situe à l’opposé de cette orientation, il permet de préciser la lignée de transmission et la responsabilité qu’elle comporte de part et d’autre. Surtout, il permet de dispenser à l’élève plus précisément les notions de respect et de liberté, le respect des autres, de leurs différences, mais aussi celui de l’enseignement reçu. Chaque enseignement provient d’une expérience vivante dont l’efficacité a été vérifiée et continue de l’être dans une longue chaîne de professeurs à élèves. Cette expérience partagée constitue un cadre de sauvegarde de l’authenticité dans la transmission du yoga.

Cependant ce cadre ne doit pas devenir rigide, l’élève doit être libre d’interpréter, d’adapter l’enseignement sans le trahir.

L’élève ne doit pas imiter son professeur, ne pas devenir un clone ou un perroquet. Il doit retraduire, avec sa personnalité et son vécu spécifique, l’enseignement qu’il a reçu, tout en préservant l’essentiel.

Nous trouvons là un paradoxe que les yogis apprécient: être à la fois fidèle à sa perception et fidèle à la lignée générale de l’enseignement acquis.

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Revue Française de Yoga, n° 31, « Transmettre », janvier 2005, pp. 143-148

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